Tu n’as jamais été vraiment là

Il faisait déjà nuit noire, en cette soirée pourtant à peine entamée d’octobre. Les quelques lumignons qui éclairaient, au ras du sol, l’allée du jardin de la résidence ne compensaient pas l’absence de la lune et Max trébucha sur une racine, manquant de répandre sur la pelouse le contenu de la tasse de faïence qu’il tenait devant lui comme une sébile. Il étouffa une grossièreté et se dit qu’il aurait dû prendre le temps de se changer avant de se hasarder, dès son retour du travail, dans le jardin obscur, au risque de s’étaler dans l’herbe grasse et de salir son imperméable et son costume le plus récent. Chaque soir il faisait preuve de la même négligence, après avoir regagné, comme un nageur rejoint la rive au terme d’une traversée épuisante, son studio en rez-de-chaussée du bâtiment B d’une résidence déjà vieillissante quinze ans après sa construction. La porte à peine poussée, Max jetait son cartable sous une desserte de l’entrée et remplissait la tasse d’une trentaine de grammes de croquettes au bœuf ou au saumon. Souvent le chat avait salué son arrivée dans le jardin par des bonds et des miaulements de joie qui le faisaient sourire et lui serraient le cœur à la fois. « Du calme, j’arrive, j’arrive, » disait-il alors à voix basse, dans un rire éteint. Max craignait aussi que d’autres résidants ne se plaignent encore de la présence du chat, comme au printemps, quand il avait commencé à nourrir cette bête errante, sans maître connu, qu’il avait baptisée Potiron à cause de la couleur de son pelage. La gardienne était venue le trouver sur l’ordre de certains copropriétaires, un samedi matin, pour lui demander de cesser. Ennuyée par cette démarche, elle avait essayé de se montrer pédagogue avec ce locataire anonyme et peu loquace :

« Vous comprenez, les gens ont peur que le chat fasse des saletés, qu’il tue des oiseaux et que les cadavres pourrissent dans le jardin… Ils disent aussi qu’il miaule la nuit, ça les réveille. »

« Je comprends, » avait répondu Max. « J’en fais mon affaire. »

La gardienne avait cru que cette phrase énigmatique signifiait qu’il comptait débarrasser le jardin de l’animal solitaire, en le confiant à la SPA ou même en lui brisant les cervicales, comment savoir. Mais en réalité, Max faisait son affaire du déplaisir des copropriétaires. Il continua à fournir le chat en croquettes, et les plaintes finirent par s’éteindre, personne n’osant venir frapper à sa porte. L’homme et la bête presque invisible se fondirent peu à peu dans le paysage étroit du jardin, coincé entre les bâtiments A et B et deux hauts murs de brique. De moins en moins de regards fâchés suivaient leur manège de derrière les voilages. Tout au plus Max dut-il racheter une gamelle durant l’été, quelqu’un, peut-être un enfant, ayant jeté la précédente dans les hautes branches du magnolia dont la floraison éblouissante devançait chaque printemps.

À l’amorce de la mauvaise saison, cette routine était depuis longtemps installée. Chaque soir, le premier soin de Max en rentrant du travail était de porter à son protégé une poignée de boulettes malodorantes et une coupelle d’eau. En ce mois d’octobre frais et pluvieux, il devait d’abord expulser de grosses limaces qui semblaient apprécier particulièrement le contact lisse du plastique de la gamelle. Ce soir-là, tout en claquant le récipient contre le tronc d’un arbuste pour en décrocher les gastéropodes, il observa les ombres qui se mouvaient aux fenêtres des étages supérieurs du bâtiment B. Quelques mois plus tôt, lui aussi habitait un appartement familial analogue. Les occupants de ces plus ou moins vastes surfaces lui semblaient maintenant vivre une existence en apesanteur, à la réalité douteuse, en tout cas à jamais étrangère à la sienne. Il s’étonnait de s’être réhabitué aussi vite à une vie de célibataire dans un logement minuscule, comme si son mariage et sa paternité n’avaient été qu’une parenthèse vouée à se refermer, une étape nécessaire dont on connaît d’avance la conclusion, à l’instar du service militaire ou des années de lycée. Parfois au bureau, en plein travail, telle ou telle péripétie de la séparation lui revenait soudain à la mémoire et son regard se figeait alors sur les papiers étalés devant lui ; tout cela n’était en somme qu’une farce un peu lourde, et non le drame qu’il s’imaginait, des années auparavant, à l’époque tout à fait révolue où il se croyait encore attaché pour la vie à une femme dont chaque parole, chaque geste lui paraissait empreint d’une magie familière.

Le chat gardait toujours ses distances, en dépit des tentatives de Max pour le mettre en confiance. Il se tenait derrière un paravent de branchages en attendant que sa gamelle soit remplie et que l’homme se retire. Du moins avait-il depuis quelques semaines cessé de cracher quand Max lui adressait quelques paroles de sympathie. Ce caractère peu avenant ne décourageait pas son bienfaiteur, qui au contraire s’amusait d’un tempérament aussi farouche, au fond pas très éloigné du sien. Cette fois Max ne s’attarda pas, à cause du froid humide et de l’heure déjà tardive. Tout en songeant à son menu du dîner il regagna l’allée, les manches éraflées par les branches d’un arbre dénudé qui semblait vouloir le retenir. Il sourit à la vue de l’unique fenêtre de son studio, illuminée par le flot d’un halogène trop puissant. « À la différence des limaces, j’ai au moins un abri, ma coquille d’escargot, » murmura-t-il. Une fois ou deux, le matin, faute d’avoir tiré les rideaux, il s’était fait surprendre nu comme un ver, à la sortie de la douche, par une voisine partant au travail plus tôt que lui. Jamais auparavant il n’avait habité un rez-de-chaussée, et certains réflexes lui manquaient encore.

Comme tous les soirs, Max avait laissé sa porte entrouverte, car il ne lui fallait qu’une demi-minute pour accomplir sa mission d’ami des bêtes. Il la poussa d’un pied paresseux, laissa la tasse sur la desserte de l’entrée et se dirigea droit vers le coin cuisine pour inspecter ses réserves de nourriture. Par ce temps, il avait besoin d’un plat réconfortant, quelque chose de chaud qu’il puisse savourer devant la télé, accompagné d’un verre de vin qui l’aiderait à s’endormir. Des pâtes et une sauce industrielle feraient l’affaire. Il mangeait trop de féculents mais une assiette de crudités en entrée suffirait à lui donner bonne conscience. Un autre scrupule le retint cependant : pour un peu il aurait oublié de se laver les mains, après avoir manipulé des croquettes pour chat et touché la terre grasse. Il ne devait pas négliger les règles d’hygiène élémentaires au seul motif que, retourné au célibat, plus aucun regard extérieur ne jouait le rôle d’un surmoi. Max se promit de se surveiller de près, au besoin en tenant un cahier des impératifs domestiques. Par exemple, il fixerait un calendrier de nettoyage de ses costumes, afin d’être sûr de ne pas se laisser aller, de rester impeccable comme il l’avait toujours été jusque-là, lui dont les collègues femmes saluaient l’élégance. Peu de temps auparavant, il avait fait à l’une d’elles la confidence de l’évolution de son statut matrimonial. Il se demanda ensuite, mal à l’aise, pourquoi lui, si secret d’habitude derrière une façade volontiers blagueuse, s’était ainsi ouvert à une personne dont le caractère superficiel le rebutait plutôt. Max dut s’avouer qu’il comptait honteusement sur elle pour répandre dans les bureaux la nouvelle de son divorce. Cela lui permettrait de couper court aux questions sur son changement d’adresse, mais aussi, bien qu’il répugnât à l’admettre, de faire savoir à toutes, en particulier à la responsable du service du contentieux, qu’il était désormais disponible.

À peine eut-il pénétré dans le salon-chambre à coucher pour gagner la salle de bain qu’il crut sentir une main de glace se poser sur sa poitrine. Quelqu’un se trouvait chez lui. Sur sa gauche, il devina plus qu’il ne vit une forme sur le canapé. Max ressentit le même haut-le-cœur que le jour où un rongeur avait traversé son champ de vision tandis qu’il repassait ses chemises. La tentation de s’enfuir l’envahit, mais il ne recula que d’un pas tout en se tournant d’un bloc vers le canapé.

« Qu’est-ce que vous faites là ? » dit-il d’une voix sifflante, qu’il ne put empêcher de chevroter.

Une femme. C’était une femme. Mais ce constat ne le rassura pas. Au contraire, cela rendait la situation encore plus inquiétante. Max jeta un bref regard autour de lui à la recherche de complices, se préparant à recevoir un coup de poing ou de matraque.

« Je suis seule », prononça la femme, comme si elle avait deviné ses pensées. Serrant ses genoux dans ses bras, elle se tenait en équilibre sur les fesses, dans une posture qui révulsa Max. Comment pouvait-on être aussi désinvolte dans de pareilles circonstances ? Une colère rouge, trempée de peur, montait en lui.

« Vous n’avez rien à faire ici. Partez. Tout de suite ! » Il se retint juste à temps de la menacer d’appeler la police. Prononcer cette phrase de téléfilm n’aurait fait qu’aggraver la tension sans aucun bénéfice et de toute façon il ne connaissait même pas le numéro de police secours. En fait il aurait voulu pouvoir saisir un balai et repousser dehors cette créature comme on chasse une araignée, sans autre forme de procès, puis refermer sa porte, respirer un grand coup et se verser un verre d’alcool pour fêter sa quiétude retrouvée. Au lieu de cela, il tanguait d’un pied sur l’autre, les bras ballants, un imperméable humide sur le dos ; un tiers, survenu à cet instant, aurait pensé que c’était lui l’intrus. La jeune femme, sans doute métisse ou quarteronne, était vêtue de façon bien trop légère pour la saison, d’un pantalon de coton, d’un T-shirt et d’une pseudo vareuse militaire. Une mèche bleue courait dans ses longs cheveux noirs. Qu’elle ne soit pas une clocharde tranquillisa un peu Max, mais l’agitation de ses pensées l’empêchait d’analyser posément la situation.

« Je ne vous ai jamais vue dans cet immeuble auparavant. Comment êtes-vous entrée ? »

« Quelqu’un me suivait dans la rue. Quand je vous ai vu faire le code, je me suis glissée derrière vous juste avant que la porte se referme. »

« Ça m’étonnerait… Je vous aurais entendue, ou aperçue dans les glaces du hall. »

« Vous aviez l’air absorbé par je ne sais quoi, comme la plupart des gens. Je vous ai suivi dans le jardin pour ne pas être visible depuis la rue. »

Elle parlait sur un ton calme, avec une pointe d’impertinence exaspérante. Max envisagea à nouveau d’employer la manière forte, mais il songea que la jeune femme se mettrait peut-être à hurler, ameuterait les voisins qui soupçonneraient une quelconque aventure sordide, un différend entre une call-girl et son client… Bien que l’opinion de ces inconnus n’ait au fond aucune importance à ses yeux et qu’il soit d’ailleurs très peu probable qu’un seul d’entre eux s’arrache au repas du soir et au journal télévisé pour se risquer à intervenir, Max renonça à son idée. Depuis le collège, il reculait toujours devant le scandale et les conflits ouverts, depuis qu’un jour, dans la cour de récréation, comme possédé par un démon, il avait roué de coups de poings et de pieds un élève d’une autre classe qui le provoquait à chaque occasion, sans doute à cause de sa timidité. Les pompiers avaient transporté à l’hôpital, pour contrôle neurologique, sa victime à demi-consciente, et lui s’était vu infliger une exclusion d’une semaine, après une comparution humiliante devant le conseil de discipline. Ses parents, désemparés, l’envoyèrent passer cette semaine de pénitence chez sa grand-mère maternelle, pensant peut-être que cette ancienne institutrice saurait le recadrer et le réconcilier avec l’éducation nationale. Max n’avait échappé à l’exclusion définitive qu’en raison de son passé de bon élève sans problème. Pendant un ou deux mois, chez lui et à l’école, on le scruta à distance comme un fou dangereux. Son père le prenait parfois à part pour lui tenir des discours brumeux sur les contraintes incontournables de la vie en société, la nécessité de ne pas se substituer aux autorités compétentes pour régler les problèmes… « Tu comprends ? Tu comprends ce que je veux dire ? » demandait-il avec une insistance irritante. Cela étant, plus personne ne cherchait querelle à Max. Il avait acquis une sorte d’aura. Les élèves des classes supérieures le traitaient comme un égal. Plus important encore, certaines filles parmi les plus attirantes lui firent des avances sans ambiguïté et une carrière de tombeur s’était ouverte devant lui. Cette période de sa vie l’avait profondément marqué, d’une manière ambivalente, en lui apportant une nouvelle assurance et en lui révélant une facette effrayante de sa nature, dont le respect servile qui l’entourait désormais constituait le reflet déprimant. La suite de la jeunesse s’écoula sans autre incident notable, dans l’ennui et la banalité d’une scolarité réussie sans grand effort.

« Ce type qui vous suivait, vous le connaissez ? » demanda Max, plus par automatisme de pensée que par intérêt véritable.

« Je n’en suis pas sûre… Peut-être. »

« En tout cas vous n’auriez pas dû pénétrer chez moi sans me demander mon autorisation. D’ailleurs il ne vous a pas suivie dans le jardin. »

« C’est vrai. J’ai agi sans réfléchir, sur une impulsion. »

Max se dit aussitôt qu’elle n’était pas du genre à agir sans réfléchir, mais il préféra ne pas la contrarier. Son seul objectif était qu’elle disparaisse de son studio et de sa vie.

« Il faut rentrer chez vous maintenant, il est déjà tard. Je vais vous accompagner jusqu’au métro, par sécurité. »

La jeune femme posa les pieds au sol, mais ne manifesta aucune intention de se lever. Max s’oublia un instant à l’observer. Elle portait une chaînette dorée à la cheville gauche et il se demanda si ce détail avait une quelconque signification sexuelle. Enfin il reprit conscience de lui-même, se retourna et ouvrit la porte sur le jardin, pour faire comprendre à cette fille bizarre, peut-être droguée ou détraquée, qu’il fallait maintenant partir, mettre un terme à une confrontation qui l’oppressait. La vue de l’humble jardin nocturne, du magnolia dans sa désolation automnale ébranla sa résolution ; ce rectangle de nature asservie, cernée de hauts murs, si minable au fond, était son refuge depuis la fin de sa vie conjugale, mais il pressentait que bientôt il faudrait encore reprendre la route, remplir des cartons de livres et d’objets hétéroclites pour aller s’installer Dieu savait où. Que l’on ait pu ainsi s’introduire chez lui ne présageait rien de bon. Son sanctuaire était profané. Dès que l’inconnue serait partie, songea-t-il, il nettoierait son studio de fond en comble pour effacer toute trace de cette souillure.

« J’ai tellement soif, » dit la jeune femme, qui s’était levée sans bruit. « Vous nourrissez un chat, vous pouvez bien m’offrir quelque chose à boire, n’importe quoi. »

Max remarqua qu’elle était presque aussi grande que lui, ce qui raviva son malaise. Sa voix prenait parfois des inflexions étranges, peut-être à cause d’une forme de maniérisme bohème qui se retrouvait dans ses vêtements, sa coiffure et ses accessoires. Sans doute son corps s’ornait-il de tatouages ésotériques, par exemple dans la région du sacrum. Cette pensée éveilla en Max des images érotiques qu’il s’efforça de chasser. Que pouvait boire une fille comme elle ? De l’alcool ? Un soda ? Il n’avait aucune intention de créer un début de connivence en l’interrogeant sur ses goûts ou ses désirs. Un verre d’eau plate suffirait, mais il ne poussa tout de même pas la mauvaise volonté jusqu’à le tirer du robinet.

« Où habitez-vous ? »

Elle prit tout son temps pour déglutir avant de répondre : « En banlieue. Loin. Enfin, à vol d’oiseau ce n’est pas si loin, mais c’est presque un autre monde. »

Max ne disposait de sa voiture que les dimanches où il emmenait sa fille pour des excursions au grand air. Marina était encore trop jeune, à son avis, pour des visites culturelles. Le plus souvent, ils se rendaient dans un centre équestre. Le plus grand plaisir de Marina, qui se rêvait parfois vétérinaire, était de participer aux soins des chevaux, en ne reculant pas devant les besognes les moins gratifiantes. Elle montait aussi sur un poney, bien sûr, mais Max devait presque l’y obliger, tant elle avait de scrupules à imposer à un animal de porter ses trente-cinq kilos sur son échine. Cette délicatesse touchait son père et l’inquiétait, car l’expérience s’était depuis longtemps chargée de lui enseigner le peu de valeur de ce genre de sentiments dans la vie sociale. Elle lui souriait à chacun de ses tours de manège, bien droite sur sa selle, félicitée ou houspillée selon les cas par le moniteur, un gros type rougeaud à moustache noire horizontale qui semblait toujours fâché, même quand il faisait des compliments. Ces dimanches habités par les remugles de crottin et la discipline équestre passaient bien vite. On s’arrêtait dans une pâtisserie sur la route du retour, pour manger un merveilleux ou un saint-honoré, mais il fallait se dépêcher de regagner la grande ville avant les encombrements de la fin du week-end. Marina s’assoupissait dans la voiture tandis que son père baissait la radio. Renvoyé ainsi à la solitude, Max songeait aux voyages routiers de son enfance. Coincé tel un criminel entre son frère et sa sœur au fond d’une DS dont les phares lui semblaient bien faibles face à la nuit et ses dangers, il contemplait jusqu’à la nausée la nuque paternelle, tendineuse, rigide, sévère. Le silence de sa mère surtout l’épouvantait, car elle n’avait pas l’excuse de devoir se concentrer sur la conduite. « Ça y est les enfants, on arrive » : cette formule invariable, prononcée d’une voix de basse, annonçait la fin du huis-clos empesté par les volutes de Gitanes. Voyant sa fille dormir à ses côtés, Max se disait avec satisfaction que, malgré tout, elle vivait une enfance plus épanouissante que la sienne. La circulation du périphérique et la lumière orangée des tunnels la tiraient du sommeil. Ils riaient ensemble de choses sans importance, la face chiffonnée d’un chauffeur de taxi, un chien assis tel un ministre sur la banquette arrière d’une limousine, une camionnette recouverte de graffitis débiles… L’entrée dans la ville les ramenait à la mélancolie. Le lendemain il faudrait retourner à l’école et au bureau, on ne se reverrait pas avant quinze jours. Max se garait au sous-sol de son ancien immeuble, laissait sa fille remonter seule avec les clés de la voiture dans ce qui avait été l’appartement familial puis rentrait chez lui par le métro glacé du dimanche soir dont les passagers avaient tous, lui semblait-il, des mines de laissés pour compte, de gens que personne n’attendait.

« Bon, il y a un hôtel correct et pas trop cher tout près d’ici. Je vais vous y emmener. Vous avez de quoi payer une chambre ? »

Max ne put se retenir de donner une tonalité ironique à sa question, mais la jeune femme le surprit en répondant sans hésiter par l’affirmative.

« Je crois que c’est la meilleure solution, » continua-t-il d’une voix moins assurée, « demain vous pourrez rentrer tranquillement chez vous. »

Elle se leva sans un mot, avec une docilité que Max accueillit avec un profond soulagement. Pour un peu, il se serait mis à plaisanter et il décida de payer la chambre, pour solde d’il ne savait quels comptes. Une fois dans le hall de l’immeuble, Max fit signe à la jeune femme de rester à l’intérieur et sortit seul dans la petite rue presque provinciale afin de vérifier que personne n’attendait. Mais tout était désert et triste, comme si la nuit devait ne jamais finir. Qui aurait pu patienter ne serait-ce que quelques minutes dans cette désolation, fût-ce pour guetter l’apparition de l’amour de sa vie ? Un promeneur de chien passa sur le trottoir d’en face, pressé d’en terminer avec ce vagabondage urinaire sous la pluie froide. Plus petite, Marina réclamait souvent un chien, que ses parents lui refusaient pour s’éviter ce genre de corvées. Elle avait cessé après leur séparation, comme si elle pensait que cette banale exigence avait joué un rôle dans le naufrage parental et qu’il fallait l’oublier, la refouler à jamais, de peur peut-être de provoquer d’autres catastrophes. C’était pourtant le moment propice pour obtenir ce qu’elle voulait, mais Marina ne pouvait deviner que les adultes nageaient, eux aussi, dans un océan de culpabilité.

Max et la jeune femme se dirigèrent vers le boulevard qui brillait au bout de la rue. Elle répondait en quelques syllabes à ses tentatives pour rompre le silence. Son laconisme le froissait un peu, lui qui était après tout son protecteur, pour ne pas dire son sauveur. Elle manifestait la même ingratitude que le chat, finalement. Dès le lendemain elle aurait oublié leur rencontre. Pour la première fois, il pressentit qu’il n’existait plus aux yeux des femmes de cette catégorie d’âge. Cette prise de conscience lui parut à la fois amère et apaisante ; en somme, il suffisait maintenant d’accepter son nouveau statut de simple spectateur, de renoncer sans regret aux subtilités épuisantes de la séduction, en tout cas avec les jeunes filles. S’il voulait un jour sortir de sa solitude, il lui faudrait se concentrer sur les femmes divorcées d’âge moyen, caler des rendez-vous les week-ends où chacun des protagonistes d’une romance incertaine serait déchargé de ses enfants. Cela manquerait de spontanéité, de fraîcheur, mais avec une descendance et des crédits sur le dos on ne pouvait de toute façon plus improviser. Quelques mois plus tôt, à l’occasion d’un séminaire de formation continue, Max avait fait la connaissance d’une mère de deux garçons, spécialiste de la gestion des conflits en milieu professionnel. Une sympathie était née au fil des jeux de rôle et des mises en situation. Lors d’une pause déjeuner, elle avait furtivement posé sa main sur la sienne, sous prétexte d’attirer son attention sur un crumble aux abricots exposé sur un présentoir à desserts. Le dernier jour du stage, parce qu’elle avait mentionné son goût pour les films musicaux, il se décida à l’inviter au cinéma un dimanche où tous deux seraient libres. Le matin du jour convenu, elle l’appela pour lui annoncer que, en définitive, son ex-mari n’avait pas pu prendre les enfants pour la journée comme prévu. L’après-midi en tête-à-tête s’était transformé en une rencontre embarrassante avec deux préadolescents taciturnes, avachis sur le sofa en tissu d’un trois-pièces encombré et mal tenu. La formatrice dynamique et drôle s’était muée en une mère quelque peu dépassée, à l’enjouement forcé, disparaissant trop souvent dans la cuisine pour d’interminables minutes. Les heures s’écoulèrent dans une atmosphère d’effarement. Les deux adultes s’excusaient sans fin de leur maladresse, abasourdis de se trouver englués dans les pesanteurs de la vie de famille alors que leur histoire commençait à peine.

« Je suis désolée, » avait-elle dit en le raccompagnant en bas de l’immeuble. « Je t’ai fait passer un bien mauvais dimanche. » Max protesta, ému par cette franchise attristée. Il aurait voulu effacer cette impression d’échec, croire à une autre chance, mais cet après-midi les avait épuisés. Avant qu’il ne prenne congé elle l’attira contre elle avec une sorte de brutalité exaspérée et l’embrassa comme pour le dédommager. Ils se revirent une fois, à la terrasse d’un café branché, échangèrent des banalités dans le brouhaha d’une fin de service du déjeuner et se quittèrent en se promettant sans conviction de « rester en contact », impatients de disparaître dans le métro, chargés d’une honte incompréhensible.

Max s’étonna de repenser à cette aventure infime tandis que la jeune femme et lui passaient le porche de l’hôtel Excelsior, un nom bien ambitieux pour ce qui n’était qu’un établissement de deuxième ordre, fréquenté par des touristes étrangers sans grands moyens et des techniciens du spectacle travaillant dans les deux ou trois théâtres du quartier. Le réceptionniste, sans doute un étudiant employé pour la veille de nuit, leva sur Max un regard lourd de mépris et de jalousie. Son sourire laid s’effaça quand il apprit que la jeune femme passerait la nuit seule. Max paya la chambre avec une rapidité d’escamoteur, en notant mentalement le numéro, par une manie de retenir des chiffres inutiles qui remontait à son enfance, quand il scrutait les plaques minéralogiques des trois premières voitures qu’il rencontrait sur le chemin de l’école. C’était pour lui une façon d’apprivoiser l’avenir : si la somme des chiffres de l’une au moins des plaques était égale à un multiple de neuf, la journée serait favorable. Un nuage rose ou noir, selon le cas, surplombait ainsi Max à son entrée dans la cour de son école primaire. Il se souvenait encore, en souriant à son enfance par-delà les années, de ces rares occasions où les trois voitures avaient rendu un verdict positif. À chaque fois, la journée avait été faste : note excellente, but décisif lors du match de foot à la récré, amorce d’une idylle avec une fille de la classe… Cette manie ne s’était éteinte que lorsque Max, devenu lycéen et interne, n’eut plus qu’à traverser un préau pour passer de sa chambre à la classe.

« Passez une bonne nuit, » dit-il en inclinant légèrement la tête en guise de salut, comme à son habitude. « Demain cette histoire ne sera plus qu’un mauvais souvenir. »

« Oh, même pas, en fait j’oublie très vite. » Cette phrase nonchalante piqua Max au vif. Elle lui semblait dirigée contre lui, dédaigneuse de sa générosité. Il observa avec une intensité presque grossière la jeune femme occupée à taper sur les touches d’un distributeur de kits d’hygiène et de boissons fraîches. Vue dans la lumière crue du hall de l’hôtel, elle paraissait un peu plus âgée qu’il ne l’avait d’abord pensé. Ses paupières étaient soulignées d’un trait de khôl. Une cicatrice blafarde traçait un demi-cercle à la base du nez. Chacun de ses gestes, bien qu’alourdi par la fatigue, avait une netteté et une précision séduisantes. Max hésita, puis sortit une carte de visite de la poche intérieure de son blouson et la tendit à celle qu’il avait baptisée la squaw. « En cas de besoin, » marmotta-t-il de façon à peine audible. Et il tourna les talons, soudain mécontent, presque vexé, pour rejoindre son domicile, en s’étonnant encore d’être entré quinze jours plus tôt dans la boutique d’un graveur pour se faire fabriquer un lot de cartes de visite, accessoires désuets dont il n’avait a priori aucun besoin. Les tampons secs, les cachets, les sceaux déployés dans la vitrine l’avaient fasciné, comme jadis les poissons multicolores qui se mouvaient sans hâte dans l’immense aquarium d’un restaurant chinois où ses parents l’emmenaient parfois, quand le frigo familial était vide et le compte en banque plus ou moins garni. Le graveur, un barbu placide, lui avait souri depuis le fond de la boutique, et Max céda à ce sourire en poussant la porte, puis en commandant n’importe quoi de pas trop cher, des cartes de visite d’un modèle classique, pour récompenser l’artisan de lui avoir fourni une profusion d’explications techniques sur son métier d’un autre âge.