I
Courbé sous un vieux sac à dos militaire, Virgile ferme les yeux, comme pour rappeler à sa mémoire l’Ostremont de jadis, dont il parcourait les rues sinueuses pour se rendre au conservatoire municipal ou au lycée, déménagé depuis dans des bâtiments modernes à l’extérieur de la ville. À peine sorti de la gare, il demeure ainsi un long moment, immobile, animé seulement d’une légère oscillation, comme sous l’effet d’un malaise, du vent ou de l’alcool. Les autres voyageurs le contournent après lui avoir jeté un bref regard, mécontents d’être gênés dans leur progression. La faune indécise qui gravite autour des gares sans jamais prendre le train, comme dans l’attente d’un miraculeux voyageur, prend davantage le temps de l’observer, avant de décider qu’il ne faut rien espérer de ce type tout en os et en angles, pas même une pièce de cuivre. Mais soudain un gamin s’approche de lui, émet un grésillement de moustique en agitant avec frénésie des ailes imaginaires. Virgile, ainsi rappelé au monde, rouvre les yeux sur le jet d’eau, le monument aux morts, les brasseries et les hôtels qui cernent la place. Tout est resté comme autrefois, lui semble-t-il, hormis l’installation d’un hideux mobilier urbain tout de plastique et de grisaille, mais il ne tient pas à s’en assurer davantage, fatigué qu’il est pour s’être levé si tôt, lui l’homme de la nuit.
En ce matin d’automne, des lycéens débarqués des campagnes environnantes évitent sans les voir les quelques adultes figés sur l’esplanade. Ils rient, crient, se bousculent, indifférents à tout ce qui n’est pas de leur âge. Virgile les suit du regard ; quelque chose a-t-il changé depuis le temps où il faisait partie de leur troupe braillarde ? Il reconnaît parmi eux quelques personnages récurrents, le matheux verdâtre, le costaud frimeur, le bourreau des cœurs, la bonne copine déjà mature qui veille sur les autres… C’est comme si, de génération en génération, on se transmettait des rôles sans que rien n’évolue, hormis des détails vestimentaires ou la panoplie des gadgets électroniques. Les pigeons, eux aussi, arpentent toujours le bitume à la recherche de débris de nourriture, immuables aux yeux négligents des humains, en réalité fugaces comme les années.
La demeure paternelle se trouve à l’entrée du faubourg Saint-Sauveur, du nom d’une église construite à la fin du XIXe siècle grâce à la générosité d’un industriel du textile soucieux de l’édification morale du prolétariat. On y célèbre encore la messe, un dimanche sur trois ou quatre, mais le presbytère aux vitres crasseuses est abandonné aux champignons et aux clodos. Avant d’atteindre le faubourg, il faut traverser un lotissement de maisons basses habitées le plus souvent par des ouvriers à la retraite. Les façades de brique sont peintes en blanc ou en rouge. Les occupants n’ont pas bougé depuis leur arrivée, dans les années cinquante ou soixante, quand ils ne pouvaient s’imaginer qu’une interminable crise viendrait laminer leur petit univers, les laissant comme naufragés dans des pavillons devenus invendables. Depuis longtemps la plupart des jeunes quittent la région à l’orée de l’âge adulte, parfois sans but précis, parce qu’il n’y a de toute façon aucune bonne raison de rester si l’on ne se résigne pas à vivre des minima sociaux ou de la solidarité familiale.
Virgile aperçoit, du fond de son taxi, la maison cossue qui l’a vu grandir. Elle lui paraît froide et hautaine derrière son portail hérissé de pointes métalliques et son mur d’enceinte qui cache un jardin dépenaillé, où poires et prunes pourrissent aux mauvais jours parmi les herbes folles. De loin en loin son propriétaire, M. Bresle père, paie un homme à toutes mains du quartier pour nettoyer cette brousse. Quand on lui dit que seul un entretien régulier peut rendre un jardin présentable, il hausse les épaules. Les plantes l’indiffèrent si elles ne se mangent pas. Enchâssé dans la toiture couleur d’orage, un œil-de-bœuf donne un maigre jour aux combles. Enfant, au retour de l’école, Virgile se dissimulait sous sa capuche pour échapper à ce cyclope qui lui semblait déceler toutes ses fautes, condamner toutes ses humbles turpitudes. Les copains l’enviaient d’habiter une telle demeure, qu’ils appelaient sans ironie aucune « le château ». Ce n’était en réalité qu’une maison de médecin ou de notaire bâtie à l’époque où le faubourg était encore à-demi rural, avant qu’il ne soit progressivement colonisé par les préfabriqués et les constructions bon marché. M. Bresle l’avait achetée grâce à un héritage, peu avant la naissance de Virgile, en un temps où un professeur de lycée comptait encore parmi les notables d’une petite ville.
Le voici justement qui s’avance sur le trottoir, à la rencontre de son fils aîné dont il guettait sans doute l’arrivée depuis la fenêtre de son bureau, au premier étage. C’est là que, avant la retraite, il corrigeait ses paquets de copies ou préparait à la va-vite ses cours, et surtout méditait les placements boursiers qui devaient le conduire d’une relative aisance à une gêne certaine. Sa démarche est embarrassée par une bedaine qu’il enserre de ses deux mains avec la fière tendresse d’une femme enceinte. Ses petits yeux bleus crépitent toujours derrière les verres épais : « Alors, le fils prodigue est de retour ? » Il dit cela sans ouvrir les bras, en restant à distance, mais Virgile, qui peine à s’extraire du taxi à cause de sa grande taille et de son manque de souplesse, ne s’en formalise pas. Ils se sont quittés plus ou moins brouillés voilà deux décennies, sans portes qui claquent, à la suite de toute une série de fâcheries aux motifs secondaires. Virgile a envoyé rituellement deux cartes chaque année, à l’occasion des vœux du Nouvel An et de l’anniversaire, mais il n’a plus reparu dans la maison familiale. Aujourd’hui, il s’agit de renouer le contact le plus naturellement possible, sans pathos ni fioritures, car le père et le fils ont au moins ce point commun de répugner aux effusions.
« Tu n’as pas tellement changé, on dirait. Un peu moins de cheveux mais pas plus de gras, c’est l’essentiel. C’est ce que m’avaient dit des gens bien informés qui regardent assidument la télé, y compris une publicité pour un insecticide dans laquelle, paraît-il, tu tiens le premier rôle… Moi, comme tu sais, je me protège contre ces vomissures que déversent à grand bruit les écrans. Je me suis mis à internet, cela dit, mais c’est tout de même autre chose ; avec un peu de discipline et de recherche, on peut trouver des choses intéressantes sans se laisser assujettir. Par exemple, je suis tombé sur le site d’un professeur de lettres classiques belge, hélas trop tôt décédé, qui présente une foule de textes rares, pas seulement en latin et en grec, d’ailleurs… »
Comme naguère, M. Bresle père s’enfonce dans un discours autocentré, relevé de quelques piques doucereuses. Quand il en a enfin terminé, il se retourne d’un bloc et gravit les quelques marches du porche sans inviter son visiteur à le suivre. En soulevant ses bagages, Virgile se revoit, vingt ans et quelques plus tôt, après le bac, quittant cette maison sans esprit de retour, la tête pleine d’ambitions confuses. C’était la toute fin de l’été ; son frère l’avait accompagné jusqu’à la gare, sans prononcer un mot. Le buffet n’avait pas encore été transformé en snack-bar et un serveur autoritaire prenait les commandes à chaque table, attentif à dissuader les voyageurs désargentés ou radins de confondre son établissement avec une salle d’attente.
« Tu en as de la chance de partir, » avait soupiré Achille devant un diabolo-citron. « Moi il me reste deux ans avant le bac, je tiendrai pas. »
Préoccupé par son départ imminent, Virgile tenta sans chaleur de réconforter son jeune frère. Deux ans seul en tête-à-tête avec le vieux, c’était en effet un horizon peu engageant. Jusqu’alors ils avaient partagé les tâches ménagères pour mériter une obole chaque fin de semaine, de quoi se payer une ou deux boissons parmi les moins onéreuses ou une place de cinéma. L’argent gagné en travaillant dans une administration pendant les vacances leur permettait heureusement d’améliorer l’ordinaire. Leurs amis, d’ailleurs rares, ne franchissaient jamais le seuil de la maison familiale, dont ils avaient honte sans savoir exactement pourquoi ; le père n’interdisait rien, mais rendait toute invitation impossible par ses bizarreries, son incurie domestique de veuf précoce, sa façon de mettre les gens mal à l’aise par un humour sarcastique qui n’amusait que les adultes d’un certain âge revenus d’à peu près tout. La baraque sentait le vieux papier, le tabac froid, l’humidité dès les premiers jours d’automne. On y mangeait souvent les mêmes choses – féculents, frites, viandes achetées en lots sous polystyrène au supermarché –, selon un régime inspiré, sans doute, de celui des casernes et des cantines scolaires. Les menus s’étaient dégradés au fil du temps, par négligence masculine et asphyxie progressive des finances. À la fin des déjeuners dominicaux, le patriarche se tournait vers ses enfants pour leur lancer, d’une voix rendue zézayante par le vin rouge :
« L’un de vous deux aura-t-il la bonté de se rendre à la pâtisserie du square pour y chercher de quoi conclure dignement ces agapes ? »
Ils obéissaient avec retard, mécontents d’être tirés de leur apathie par la goinfrerie paternelle, et partaient ensemble en quête de choux à la crème et autres sucreries, qu’ils ramenaient en prenant tout leur temps afin de signifier leur mauvais vouloir. Cette dégustation rituelle avait à leurs yeux quelque chose d’obscène. Ils observaient en silence le crâne luisant comme une boule d’ivoire, auréolé de cheveux follets, penché sur un macaron à la pistache ou une forêt-noire. Eux-mêmes refusaient de toucher aux gâteaux, malgré leur envie. Tout au plus raclaient-ils les restes de crème sur la boîte en carton, dans la cuisine, une fois l’orgie pâtissière terminée. M. le professeur Bresle se faisait un petit plaisir de les prendre en flagrant délit, les doigts poisseux de graisse sucrée :
« À la bonne heure ! Mais si des étrangers voyaient ça, ils penseraient que je suis un monstre, un Thénardier qui vous oblige à manger des rogatons à l’office, comme les chiens font les poubelles. »
De façon générale, constater une bassesse ou une mesquinerie lui procurait la satisfaction acide de celui qui connaît la vie et a perdu depuis longtemps toute illusion sur le cœur humain, à commencer par le sien. Il remontait à son bureau pour travailler, disait-il, mais on l’entendait d’en bas marcher de long en large, grommeler et parfois même ronfler. Plus jeune, il publiait des articles savants dans la revue des anciens élèves de l’école prestigieuse dont il s’émerveillait encore d’avoir réussi le concours pendant les « événements » d’Algérie : « Ça, c’était vraiment un exploit ! Si on m’avait dit que je finirais prof de lycée de province, payé 3 500 euros mensuels après trente-deux ans de bons et loyaux services… Mais il ne suffit pas d’avoir tous les dons, toutes les qualifications requises, encore faut-il que le vent souffle dans vos voiles. »
M. Bresle délayait son amertume dans l’autodérision, mais ne digérait toujours pas qu’on l’ait laissé croupir dans le secondaire, alors que ses titres et ses mérites le destinaient, croyait-il, à enseigner dans le supérieur. Il mettait cette injustice sur le compte de son refus du copinage syndical. En grandissant, ses fils comprirent que leur père passait partout pour un peu toqué, à cause de ses allures de vieille taupe ricanante et de ses lubies royalistes qu’il dévoilait sans précautions. Malgré ses brillantes qualifications, il était de fait une sorte de paria dans son milieu professionnel. Son arrogance ne faisait qu’accentuer son isolement en salle des professeurs, où il relevait d’un haussement de sourcils ou d’un « hé-hé-hé » méphistophélique les propos erronés ou stupides de ses collègues. Une fois à la retraite, il s’installa, après quelques voyages à l’étranger, dans une vie à l’écart de la société, ne sortant de chez lui qu’afin d’acheter des revues pour boursicoteurs ou d’assister aux réunions du club de l’Aréopage, qui rassemblaient les premier et troisième mardis de chaque mois, chez l’un ou chez l’autre, des membres de l’intelligentsia vieillissante de la ville, avocats, journalistes, fonctionnaires d’autorité honoraires… Ils discutaient politique, refaisaient avec une ardeur morose un monde qui leur échappait. « Bresle », comme on l’appelait avec une nuance de raideur affectueuse, tenait le rôle du provocateur réactionnaire. Sur tous les sujets d’actualité, il prenait le contrepied des humanistes et des libéraux qui composaient, pour l’essentiel, ce cercle de réflexion dont la proviseur du lycée classique était le seul membre féminin. Madame Lacluse était bien sûr la cible privilégiée de son ancien subordonné, mais elle recevait avec un dédain souriant ses allusions perfides à ses déboires conjugaux. Monopolisant de droit le meilleur fauteuil, elle trônait telle une reine-mère bienveillante, écartant les bras ou jetant les yeux au ciel, tout sourire, pour saluer un trait d’esprit ou un minable calembour. Les autres la prenaient volontiers pour arbitre de leurs différends, politiques ou autres : la gauche avait-elle trahi ? De Gaulle était-il ou non un grand homme ? « Allons, messieurs… » grondait-elle quand le ton montait et que deux sexagénaires menaçaient de s’emplâtrer. Et tout s’apaisait alors, comme si l’autorité de Mme la proviseur en imposait encore à ces vieux gamins, ou plus sûrement parce qu’ils n’avaient pas le courage d’en venir aux mains et de risquer un mauvais coup.
Bresle était souvent impliqué dans ces disputes, qu’il déclenchait par une raillerie, voire une insulte, adressée à son contradicteur : « Quel philistin ! », « Pfff, n’importe quoi… » Quand l’autre se fâchait, il répliquait à distance par un rire chevalin, découvrant une dentition de vieillard. Malgré ces déplorables manières, on ne l’excluait pas de l’Aréopage, qui constituait une sorte de famille dysfonctionnelle où chaque membre, aussi pénible et déplaisant soit-il, tenait une place indispensable. Parfois l’un d’eux quittait la réunion en modeste trombe, après avoir juré qu’on ne le reverrait plus tant que Bresle ou un autre ferait partie du club. En général la brouille s’étendait sur un ou deux mois. Le Président, un avocat qui, dans sa jeunesse, avait assisté un condamné à mort, rendait visite à l’offensé pour tenter de l’apaiser, mais c’étaient les coups de téléphone de madame Lacluse qui permettaient de recoller les morceaux, comme par magie. Elle avait une façon d’étouffer les récriminations sous sa placidité, à laquelle seul un jeune attaché de préfecture mis au supplice par Bresle pour avoir confondu Bach et Offenbach avait pu résister. Mais ce n’était qu’un blanc-bec nouveau venu dans la ville et vite reparti. On l’avait admis sur la recommandation de cette buse de docteur Syvens, qui l’avait soigné pour les suites légères d’une agression à la sortie de la gare, le jour même de son arrivée, et s’était cru obligé de lui présenter, en l’introduisant au club, un visage plus amène d’Ostremont, comme si de telles mésaventures ne survenaient pas à toute heure dans n’importe quelle localité.
En s’avançant dans le vestibule de la vieille maison, Virgile redécouvre avec un soupçon d’accablement les motifs floraux de l’increvable papier peint bleuâtre, heureusement masqué dans une large mesure par les rayonnages de livres, qui ont cessé de s’étendre depuis quelques années. Ceux du couloir contiennent les ouvrages mineurs, méritant tout au plus une lecture cursive et que des visiteurs indélicats peuvent bien embarquer sans que cela chagrine le maître des lieux. Dans le grand salon, la peinture du plafond est noircie à l’aplomb des radiateurs. Le clavier du piano droit coincé entre deux fenêtres est sans doute encore fermé à clef, cette clef si bien cachée par M. Bresle, autrefois, pour empêcher ses enfants de jouer qu’il ne sait plus où elle se trouve. « La musique, comme la poésie, ne supporte pas la médiocrité, et ses auditeurs encore moins, » disait-il volontiers à l’adresse de ses fils. Le plancher au point de Hongrie grince fort sous les pieds ; certaines lames sont grises d’usure, et un tapis ramené d’un voyage au Proche-Orient ne dissimule qu’en partie la tache sombre causée par la chute d’une bouteille de bourgogne. Mme Bresle s’était longtemps escrimée à récurer cette ombre couleur de sang séché qui déshonorait le précieux parquet, et jusqu’à la fin elle l’avait considérée avec abattement, ne pouvant s’empêcher de la chercher du regard dès qu’elle entrait dans le salon. « On dirait qu’un meurtre a été commis dans cette pièce. On n’arrivera jamais à récupérer le parquet, » geignait-elle quelquefois en présence de son mari, qui avait laissé échapper le mercurey fatal un soir de réception d’un vieux camarade de khâgne.
Le salon dont elle était fière s’était déglingué au long des années de veuvage et de laisser-aller. Le lustre aux pendeloques de cristal terni avait pris des allures de saule pleureur. La dorure éteinte du cadre du grand miroir, au-dessus de la cheminée au marbre fendu, diffusait une impression de fatigue et de tristesse. Bresle ne se servait plus guère de cette pièce trop vaste, difficile à chauffer. Depuis longtemps il n’accueillait plus chez lui de réunions de l’Aréopage, et il recevait ses rares visiteurs dans une sorte de boudoir où menaçait toujours un éboulement de livres, ou mieux encore à la cuisine, à une table de bois monacale récupérée dans une brocante. Assis dos à l’évier, il lui suffisait d’étendre le bras pour attraper sur le plan de travail une boîte de biscuits ou une corbeille de fruits, qu’il plaçait devant son invité tout en causant d’une voix postillonnante qui souillait les aliments ainsi offerts et décourageait les plus voraces.
Une de ses minces distractions était maintenant de fréquenter madame Ravel ou mademoiselle Engelbrecht, deux anciennes collègues amoureuses de lui depuis la nuit des temps. Madame Ravel, veuve elle aussi, de cinq ans plus âgée, tentait de se faire pardonner ses visites par de menus présents, des romans que Bresle jugeait ineptes et qu’il ne lirait jamais ou des conserves de légumes maison qu’il ne mangerait pas, car sa vieille amie, dont la vue avait beaucoup faibli, ne se rendait pas compte que ses ongles étaient noirs de crasse. À peine assise, toute raide sur sa chaise comme une écolière en faute, elle racontait à Bresle les dernières folies de son fils unique, un ophtalmologiste qui courait la gueuse malgré ses quatre enfants, en mêlant dangereusement travail et vie privée. « Vous vous rendez compte, René, un jour le mari d’une patiente est venu l’attendre à la sortie de son cabinet avec une barre de fer. Il exerce dans un milieu plutôt populaire, où les gens n’hésitent pas à être physiques, vous voyez ce que je veux dire… »
René écoutait ces péripéties vaudevillesques avec délectation, demandait des détails, s’esclaffait, quitte à choquer l’ancienne professeur d’allemand, qui ne comprenait pas que l’on puisse mettre en danger une si belle situation pour ce qu’elle appelait des histoires de grues. René, lui, comprenait.
Mademoiselle Engelbrecht, l’autre visiteuse, le consultait pour ses placements. Son père, ancien directeur régional d’une grande banque, lui avait légué une assez belle fortune, dont la gestion l’effrayait et l’obsédait. Elle supposait à Bresle des compétences financières depuis qu’elle l’avait surpris, une dizaine d’années plus tôt, plongé dans une gazette financière à une table de bistrot.
« Tiens, je n’aurais jamais cru que vous vous intéressiez à ces choses ! » s’était-elle exclamée en s’asseyant d’autorité face à lui. Pour une fois, Bresle s’était senti honteux et embarrassé.
« C’est un précédent client qui a dû abandonner ce journal sur la table, je l’ai ouvert au hasard, par désœuvrement, » avait-il bafouillé, le front empourpré, en rejetant le papier imprimé d’un geste trop rapide. Mais des annotations portées au stylo rouge sur la liste des valeurs mobilières de la place de Paris trahissait sa passion pour « ces choses ». Une longue conversation s’ensuivit, qui révéla à Bresle à la fois la situation matérielle très enviable de mademoiselle Engelbrecht et son fort penchant pour lui. Jusqu’alors, il ne l’avait même jamais vraiment regardée, tant cette simple certifiée d’histoire-géographie lui avait toujours paru insignifiante, en plus d’être plutôt laide et assommante avec ses convictions tiers-mondistes. Ils se revirent par la suite de façon régulière mais discrète, Bresle ne voulant étaler au grand jour de la petite ville son « amitié » avec une femme peu attrayante. Elle sollicitait ses conseils pour faire fructifier ses avoirs, mais ne les suivait pas toujours, car elle prenait aussi d’autres avis sur des sites internet où des inconnus ne se gênaient pas pour descendre en flammes les suggestions de Bresle, qui voyait avec amertume son prestige mis en péril. Pourtant les entretiens se poursuivaient, mademoiselle Engelbrecht restant l’amoureuse transie du professeur agrégé qui ne pouvait se résigner à être moins doué pour la finance que pour le thème latin. Plus d’une fois il tenta de se convaincre qu’épouser cette femme riche lui apporterait la sérénité matérielle, à défaut d’autres agréments, mais la perspective d’associer son existence à celle d’une illuminée qui présidait une association se proposant de réhabiliter Robespierre dans la mémoire collective et portait un crêpe à son ridicule chapeau tous les 28 juillet le rebutait. Il se contentait donc de rêver à l’opulence en examinant les relevés bancaires qu’on lui présentait naïvement, sans intention de le rabaisser ni de l’éblouir, et éprouvait un mélange d’orgueil et de dépit d’être ainsi recherché par celles qu’il appelait la fossile et la marteau, ses deux vieilles amies ayant milité, durant leur carrière, dans un syndicat enseignant classé à gauche.
Tout en s’engageant dans l’escalier qui mène à sa chambre d’adolescent, Virgile repense à toutes ces histoires déprimantes, que le vieux Bresle raconte sans vergogne, en les ponctuant de rires sonores. Le cénacle dérisoire de l’Aréopage se réunit-il encore, ou son cheptel de locdus s’est-il dissous dans la mort sans avoir pu se renouveler ? Depuis son départ, Virgile est tenu informé de la chronique familiale par son frère, à l’occasion de rares conversations téléphoniques. Il n’écoute qu’avec réticence ; c’est comme si un vieux monde moribond, qu’il a laissé loin derrière lui voilà si longtemps, cherchait à le rattraper par la manche en lui susurrant qu’il n’est pas quitte, que tout ce fatras le concerne encore, qu’il le veuille ou non.
« Je n’ai pas eu le temps de nettoyer ta chambre, ni le courage non plus, soyons franc. Quant à la femme de ménage, je n’ose pas lui demander un tel service, en deux heures par semaine elle n’arrive déjà pas à tenir à peu près en ordre les pièces où je vis… »
Virgile rassure distraitement son père, qui souffle comme un phoque d’avoir grimpé à l’étage à sa suite. Un malaise le gagne tandis qu’il pose la main sur la poignée de cette porte qu’il condamnait de l’intérieur en disposant une chaise de guingois entre le parquet et le battant. Il combattait ainsi les irruptions trop fréquentes de son frère, qui perturbaient ses lectures et l’empêchaient d’apprendre ses rôles. Une odeur de vieux linge imprègne l’air. La pièce est encombrée de tout un bric-à-brac d’objets disparates, mis au rancart à peine achetés – ventilateur, fauteuil à relevage électrique, appareils électroniques à la notice d’utilisation incompréhensible, et même vélo d’appartement…
« Ah oui, comme ta chambre n’était plus jamais occupée, j’y ai entreposé une partie de mon petit matériel, » glousse le vieil homme. « J’ai jeté tout le bazar que tu avais laissé, tes livres de cours et tes cahiers, je ne pensais pas que tu reviendrais un jour et puis ça commençait à sentir et à attirer des insectes. De toute façon, ce n’est pas à ton âge que tu vas reprendre des études… »
Virgile renonce à émettre une protestation. Après tout, ce n’est pas plus mal que toutes ces antiquités aient disparu. Il préfère ne pas penser au fait que, très certainement, son père s’est plongé dans ses vieilles lettres d’amour et tentatives poétiques, secoué par ce rire hennissant qu’il connaît trop bien ; un frisson de colère lui électrise l’échine, mais dans quelques mois ou années le vieil homme indiscret aura quitté ce monde et plus personne ne risquera d’évoquer ces écrits navrants. La pièce lui semble incroyablement petite. Dans son souvenir, on pouvait s’y mouvoir à l’aise, déclamer, gesticuler, faire des exercices de gym sans se cogner aux parois. Il tente en vain de se remémorer quels posters ou affiches occupaient les rectangles d’un blanc cassé qui se découpent sur un fond jauni par le soleil. Sur le matelas revêtu de toile rayée sont disposés, avec une rigueur hypocrite de chambrée de caserne où les bidasses ne font que semblant de passer le balai, des draps et une mince couverture. Virgile songe avec dégoût qu’il lui faudra passer un nombre indéterminé de nuits entre ces quatre murs fanés qui ne lui inspirent aucun attendrissement. Il a pourtant l’habitude des hôtels de deuxième ou troisième ordre où l’on doit s’obliger à ne pas penser à tous ceux qui ont déjà transpiré dans les draps ou déposé leur corps nu dans la baignoire à l’émail écaillé. Tous ces objets naguère familiers – la courtepointe faite au crochet par une tante décédée il y a une éternité, le sous-main de cuir vert, le porte-savon encrassé… – semblent se tenir sous ses yeux avec la réserve farouche de qui a été trop longtemps délaissé et refuse de se laisser réapprivoiser, de peur d’une nouvelle trahison.
M. Bresle, resté au seuil de la chambre, observe les réactions de ce fils grandi et vieilli loin de lui, qu’il ne connaît qu’à peine tant leurs rapports ont été distants, même dans les premières années, quand tous les possibles étaient encore ouverts.
« Alors, qu’est-ce que ça fait de revenir à la maison ? » dit-il d’une voix où Virgile croit percevoir une pointe de gêne.
« Je m’attendais à la trouver en plus mauvais état… Les pierres et les briques s’abîment moins vite que nous. Par contre, durant le trajet en taxi, je me suis dit que les rues s’étaient transformées, pas pour le meilleur, hélas ! Les bâtiments restent ce qu’ils étaient, certains prennent même une sorte de noblesse avec le temps, mais c’est comme s’ils se tenaient maintenant en retrait, comme s’ils désapprouvaient ce qu’est devenue la ville dans son ensemble… Je ne suis pas sûr de me comprendre moi-même, » conclut Virgile dans un soupir.
« Ce sont là des paroles ailées d’artiste, qu’un lourd professeur ne saurait attraper au vol ! » Bresle écarte les bras en signe d’impuissance. « En ce qui me concerne, Ostremont me fait l’impression d’une vieille bête coriace, toujours agonisante mais increvable. Pense à toutes ces guerres, toutes ces épidémies, toutes ces crises qu’elle a traversées ! On lui a enlevé son dernier régiment l’an dernier, on menace même de transférer la préfecture. Fini les troufions, bientôt plus de fonctionnaires ! La fin du monde ! Et pourtant quelques allocataires de l’État providence, quelques immigrés subsahariens y survivront, et tout recommencera un jour à partir de presque rien… Je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou pas, sur ce point mon opinion est mouvante comme mon humeur. En tout cas, ta ville natale et ton vieux père sont honorés de ta venue. »
Virgile choisit de sourire à cette ironie qui l’a si souvent pris pour cible dans son enfance et son adolescence. Un flot de soleil venu de la fenêtre ouvrant sur le jardin inonde soudain la pièce et Bresle sourit lui aussi. Quel âge a-t-il donc ? Virgile ne s’en souvient plus, mais c’est toujours la même expression rusée, plaquée tel un masque sur les traits durcis par la vieillesse. Des poils blancs lui ont poussé sur les oreilles, le dos s’est voûté et l’on dirait maintenant qu’il cherche en permanence par terre on ne sait quel objet égaré. Ses voisins l’ont toujours considéré, eux aussi, comme un drôle de type, un peu suspect, en tout cas bizarre, au point que Virgile en était un jour venu aux mains avec le fils du buraliste, coupable d’avoir comparé le professeur Bresle à Hannibal Lecter, l’homme qui lança la mode des tueurs en série dans le grand public.
« Je vais faire un peu de ménage, » annonce d’une voix lasse Virgile, épuisé par avance à l’idée de devoir manier l’aspirateur et la serpillère.
II
Le lendemain, Virgile fut réveillé à l’aube par le beuglement de la radio dans la cuisine. Chaque matin Bresle, devenu dur d’oreille, s’abreuve de nouvelles tout en enfournant des biscottes à la confiture d’orange qui s’émiettent sur le carrelage.
« Eh bien, tu es devenu lève-tôt on dirait, » s’exclame-t-il en voyant apparaître son fils. « Si ma mémoire est bonne, c’était loin d’être le cas dans tes jeunes années. »
« Disons que j’ai un sommeil capricieux. Quand je joue au théâtre, je me couche tard et j’essaie de dormir plus longtemps, mais trop souvent je me réveille quand même aux aurores. Et quand je ne joue pas c’est le déphasage complet, pas moyen de m’endormir plus tôt… »
Bresle porte une robe de chambre molletonnée dont les manches trop larges trempent parfois dans le beurre ou le café au lait. Son goût pour les belles étoffes est gâché par une négligence due à sa vue déficiente ou à l’absence, depuis trop longtemps, d’un regard féminin.
« J’ai été un peu pris au dépourvu par ton retour subit, » dit-il d’une voix professorale qui couvre aisément le boucan de la radio. « Si tu m’avais prévenu plus tôt, j’aurais tué le veau gras, ou du moins rempli le réfrigérateur et mis un peu d’ordre dans la maison. Au lieu de quoi, te voilà réduit à partager mon sobre régime de septuagénaire. »
« Tout s’est décidé au dernier moment. Achille m’a proposé de loger chez lui, mais j’ai eu peur de déranger. Sa femme, ses enfants, ses occupations, tu comprends… D’ailleurs il n’a pas insisté. »
Tout en parlant ainsi, sans certitude d’être entendu, Virgile parcourt des yeux cette cuisine décatie qui était, dans son enfance, le cœur battant de la maison, l’endroit où l’on posait son cartable, au retour de l’école, pour se restaurer et raconter à sa mère les histoires du jour, sans devoir affronter la concurrence sonore d’un éditorialiste. L’hiver, dès six heures, on voyait passer des ombres dans la nuit du jardin. En général ce n’étaient que des branchages secoués par le vent, mais parfois, au bout de quelques instants, on sonnait à la porte. Un inconnu demandait d’une voix humble ou alcoolisée un peu d’argent ou quelque chose à manger. Il arrivait que l’homme soit accompagné d’un chien, ce qui rendait sa détresse plus émouvante. La mère refermait la porte aux trois quarts, revenait à la cuisine et y rassemblait dans un sac en plastique quelques aliments consommables dans la rue, un sandwich, une cannette de boisson, un paquet de biscuits… Tout cela se faisait sans un mot, comme une chose sans importance, ne méritant pas d’être relevée. Quand il était présent, Bresle non plus ne faisait aucun commentaire, contrairement à ses habitudes jacassières. Il continuait à manger, à parcourir le Figaro d’un œil distrait ou à questionner ses fils sur leurs lectures, mais une gravité insolite s’installait alors dans la pièce. Souvent Virgile s’était demandé si ses parents étaient d’accord sur l’attitude à tenir à l’égard de ces visiteurs intempestifs. Sa mère agissait peut-être ainsi dans le prolongement de son métier d’infirmière libérale, qui l’amenait à rendre des services à ses patients âgés ou vulnérables au-delà des seuls actes de soin. En tout cas, le départ du vagabond s’accompagnait chez les deux garçons d’un secret soupir de délivrance, comme si une scène embarrassante venait enfin de s’achever.
« La femme, les enfants, le travail, la gestion de la cité, notre Achille est certes un homme fort occupé, » dit Bresle en prenant un air faussement soucieux. « Il tangente en permanence le surmenage, le burn-out des grands managers, bien qu’il ne manage rien d’autre, en réalité, que son ego souffreteux. C’est d’ailleurs peut-être son principal problème ; être le prince consort de sa potarde ne lui réussit pas, il s’aigrit de plus en plus avec le temps, pour autant que je puisse en juger à l’occasion de ses rares visites. La dernière fois, ce périlleux garçon m’a presque paru avoir besoin d’un exorciste. Malgré une température qui n’avait rien de tropical, il suait tel un vieux fromage dans son moche paletot de croque-mort. Et puis son rictus de malade du tétanos, sa manie de toujours vouloir revenir sur le passé, comme si on pouvait le changer à force de le décortiquer… Figure-toi qu’il voulait savoir si votre pauvre mère m’avait parlé, jadis, de je ne sais quel accident dont aurait été victime un gamin du quartier, ou plutôt de la cité HLM naufragée près des voies de chemin de fer. Comme si je me souvenais de tous les faits divers survenus dans votre enfance, autant dire il y a une éternité… »
Virgile écoute maintenant son père avec la plus grande attention, mais le vieil homme n’en a pas conscience et s’égare bientôt dans des considérations sans intérêt sur la sociologie des différents quartiers d’Ostremont. Il se lève de table et se dirige vers le salon sans cesser de discourir pour lui seul, sa voix devenant inaudible tandis qu’il referme la porte derrière lui. Virgile reste un long moment debout dans la cuisine, les mains posées sur le plan de travail, à fixer les ustensiles suspendus sous la hotte aspirante. Sa mère les maniait avec énergie, en chantonnant des refrains idiots qu’on lui avait appris au cours élémentaire. Ils n’ont plus guère bougé de leurs crochets depuis sa mort si lointaine. Nettoyer les arceaux de métal entrecroisés du fouet était la mission de Virgile, qui aimait les tâches minutieuses. L’objet est toujours là ; il le saisit d’un geste précis et le jette dans la poubelle, puis quitte la maison, envahi par une colère soudaine.
Le centre-ville n’est qu’à vingt minutes de marche. Pour le rejoindre, il faut traverser un pont routier qui enjambe les voies ferrées. Au passage, Virgile jette un coup d’œil en contrebas à la cité HLM évoquée par son père, que l’on appelle depuis toujours la Petite Cité. Les terrains vagues de son souvenir se sont mués en espaces de jeux ou en jardins collectifs. Les façades des immeubles de huit étages, repeintes et rafraîchies, s’ornent maintenant de fausses mosaïques à motifs végétaux. Les cubes de béton gris semblent avoir pris la résolution d’afficher un visage souriant, malgré tout, et il en résulte une impression de gaieté forcée presque poignante. En ce jour menacé par la pluie, des mères traînent leurs gamins engoncés dans des anoraks jusqu’à l’école du quartier. De tout ce petit monde émane une rumeur familière de conversations décousues, de pleurnicheries et d’injonctions impatientées – « dépêche-toi, ça a déjà sonné » –, dans un mélange de tendresse expéditive et de contrainte. Un enfant de six ou sept ans agite le bras en direction de Virgile, qui répond à son geste depuis le pont, là-haut à deux cents mètres de distance. C’est la douceur particulière du samedi matin ; la classe se terminera à midi et ensuite on aura des heures de liberté devant soi, que l’on passera devant la télé ou la console de jeux, en s’extirpant de temps en temps du canapé pour aller chercher dans la cuisine une pâtisserie industrielle ou une boisson gazeuse. L’enfance de Virgile fut plus studieuse et livresque. Peu désireux de jouer les mentors, son père se bornait le plus souvent à prononcer, tel un oracle : « Tiens, tu devrais peut-être essayer de lire… » Ses conseils étaient presque toujours judicieux, mais pour le reste il n’avait guère fait d’efforts pour transmettre à ses fils le goût des lettres classiques, comme si lui-même ne voyait plus l’intérêt, pour les nouvelles générations, de se plonger dans le Gaffiot ou le Bailly. D’une façon peu sympathique, il s’enorgueillissait d’appartenir au dernier carré des lettrés capables de lire dans le texte Platon et Tacite, et il s’était contenté de léguer à sa descendance des prénoms antiques, peut-être par une forme de dérision.
Virgile reprend sa route, les mains au fond des poches de son pardessus, et atteint bientôt les rues étroites du centre, où se succédaient auparavant des commerces désuets maintenant disparus – une chapellerie, remplacée par un magasin de téléphonie, un disquaire, emporté par la révolution numérique, d’autres boutiques encore, d’alimentation générale ou d’articles ménagers… Une vitrine sur quatre ou cinq est vide, recouverte de placards d’agences immobilières. Les cafés se sont modernisés pour proposer des ambiances musicales et des bières aux noms idiots, qui se voudraient humoristiques. Voilà la grand’place et son décor de carte postale que deux guerres mondiales n’ont pu anéantir. La majesté gothique de l’hôtel de ville, indifférent au déclin commercial de la cité, irradie dans le soleil pâle. Les maisons à pignon, les pavés, tout cet ensemble minéral paraît à Virgile plus beau et plus amical que dans son souvenir, comme si la place avait revêtu, pour son retour, un habit de fête, et il se met à rire tout bas, ravi et confus.
Là-bas, à un angle de la place, sous les arcades, se tient la pharmacie de sa belle-sœur. « Parapharmacie – prix canons en permanence » : de pathétiques affiches rouges et vertes proclament autant le désarroi de la patronne devant la tournure des affaires que la possibilité de se fournir en produits d’hygiène à bon compte. Virgile s’écarte pour ne pas être aperçu depuis l’officine. Le bar dans lequel on lui a donné rendez-vous se trouve dans une ruelle tortueuse où se côtoient quelques boutiques de déco et restaurants à thème. « Verse Toujours – vins de propriétés – bières spéciales ». À cette heure matinale, la plupart des clients consomment des cafés debout au comptoir. Achille se lève à-demi de sa banquette en apercevant son frère et reste ainsi, comme suspendu, jusqu’à ce que Virgile ait pris place devant lui. Son visage marqué de rides précoces n’est qu’attente et impatience. Il expédie les questions polies sur le confort du voyage ou la chaleur de l’accueil paternel. Les deux frères ne s’embrassent jamais. Entre eux la conversation renaît sans cérémonie, comme si des semaines ne s’étaient pas écoulées depuis leurs derniers échanges téléphoniques.
« Je préférais qu’on se voie dehors. Le samedi matin, la femme de ménage est à la maison, et de toute façon je dois faire le taxi pour amener Rachel à son cours de danse. »
« Pas de problème. Ça m’a permis de jeter un coup d’œil au centre-ville. Depuis le temps… »
« Moi je ne vois plus rien. Quand un étranger me dit que c’est une belle ville j’approuve par politesse, mais c’est comme si on me disait que cette table de bistrot est belle. C’est juste une entité matérielle qui remplit une fonction, un simple cadre où ne se passent que des événements infimes. Si encore il n’y avait pas les gens… Mais bon, on s’en fout, je sais pas pourquoi je te raconte ça. »
Achille s’énerve déjà tout seul en parlant de tout et n’importe quoi. Il en mutile les négations, sa voix prend des accents brutaux et vulgaires, ses mains triturent sa tasse, repoussent des objections imaginaires. Virgile se demande s’il perd beaucoup de patients à cause de cette exaspération toujours à fleur de peau, dont il ne peut certainement pas se défaire en poussant la porte de son cabinet de masseur-kinésithérapeute.
« Tu es allé voir le chantier ? » demande Achille d’un ton abrupt.
« Non, pas encore… D’ailleurs à quoi bon, ça ne changerait rien. »
« Alors dis-moi pourquoi tu as décidé de revenir quand je t’ai annoncé le lancement des travaux. Pour être franc, je pensais que tu te mettrais la tête dans le sable, que tu attendrais sans te mouiller que les choses se décantent toutes seules, d’une façon ou d’une autre. »
Achille s’indigne presque en prononçant ces mots. Pour un peu il prendrait les autres clients du bar à témoins de la lâcheté de son frère.
« Tu es injuste, Achille. Il y a bien longtemps, je t’ai proposé de crever l’abcès une bonne fois pour toutes, mais tu m’as supplié de n’en rien faire. Mon tort principal, c’est peut-être de t’avoir écouté. »
« Tu parles ! Ça t’arrangeait bien, aussi ! Tu avais ta petite carrière à mener, à l’époque tu te rêvais encore en haut de l’affiche. Moi ça ne me dérange pas d’avouer que je voulais que cette histoire reste enfouie à jamais, pour moi et plus encore pour mes enfants. »
Le regard de la jeune femme qui prépare les commandes derrière les pompes à bière a glissé vers ces hommes entre deux âges dont la discussion semble dégénérer. Achille se calme aussitôt et baisse la voix. Peut-être cette fille le connaît-elle pour l’avoir vu au côté de sa femme, la pharmacienne de la grand’place.
« À propos des enfants, » commence Virgile, heureux de pouvoir dévier le cours de la conversation, « comment vont–ils ? »
« Rachel veut tenter le concours d’entrée à l’école de l’Opéra au début de l’année prochaine. Il y a un examen médical et une épreuve de danse. Je ne sais pas trop quoi en penser… Je ne veux pas la décourager, mais ça me semble irréaliste. Elle ne travaille pas assez et il y a trop de concurrence. J’aimerais mieux qu’elle poursuive ses études dans une filière plus classique. »
« Qui sait, si elle a une vraie vocation… »
« Elle rêve beaucoup, ça part dans tous les sens. L’été dernier, en vacances, un type voulait prendre des photos d’elle pour les proposer à je ne sais quelle agence de mannequins. Je l’ai envoyé balader vite fait, mais Rachel m’en veut encore. Elle est atteinte du syndrome de la princesse, tout lui est dû, le monde n’attend qu’elle… Cela dit elle a bon fond, malgré les apparences, et j’ai de la chance de l’avoir ; on est dans une phase difficile, c’est tout. J’espère que ça s’arrangera avec le temps. »
Dehors, le centre-ville s’anime mollement. On remonte un rideau de fer, sur les trottoirs des sportifs zigzaguent entre les poubelles et les parcmètres, quelques vieilles à l’allure de pauvresses traînent derrière elles un cabas à roulettes.
« Pour Stan c’est autre chose, évidemment, » reprend Achille en fixant une passante. « Il continue sa scolarité dans une école adaptée. C’est un as du calcul mental et de l’informatique, mais il n’est pas tout à fait dans notre monde. D’autres parents nous ont recommandé une thérapeute alternative spécialisée dans le suivi des enfants autistes. Elle lui fait travailler sa concentration, sa coordination… C’est plutôt positif, mais un peu ésotérique, et bien sûr pas pris en charge… Bizarrement, le vieux semble s’être pris d’affection pour lui ; quelquefois ils passent des après-midis entières ensemble, je ne sais pas au juste ce qu’ils fabriquent. »
Rejetant la tête en arrière, Achille avale une dernière gorgée de café âcre, comme on avale une dose de poison.
« Les travaux n’ont pas encore vraiment commencé, » dit-il d’une voix altérée, « ils ont installé des palissades et des baraques de chantier. Ils ont perdu du temps parce qu’on a découvert des tombes mérovingiennes sur le site, mais les fouilles seront bientôt finies. D’après ce que j’en sais, ils vont construire des logements pour un programme de défiscalisation, une agence bancaire et deux ou trois locaux commerciaux. Ils ont aussi prévu une sorte de maison des jeunes, à l’emplacement du bunker. Si seulement ils avaient eu cette idée-là il y a vingt-cinq ans… Bon, le cours de Rachel va bientôt finir… Quels noms nos parents nous ont donnés, quand même ! Toi encore tu t’en es bien tiré, Virgile ça ne prête pas à rire. Mais Achille ! J’ai porté ce nom comme une croix pendant toute mon enfance. Achille Talon, Achille Zavatta… Et puis le bouillant Achille qui boude sous sa tente… Les copains ne lisaient pas Homère, mais en troisième le prof de latin n’a rien trouvé de plus intelligent que de raconter l’histoire d’Achille et de son giton Patrocle… »
Achille se détend un peu, sourit et se lève en prenant appui des deux mains sur la table poisseuse. « Rachel doit déjà m’attendre. Tu déjeunes chez nous demain dimanche, d’accord ? Je passerai te prendre. »
« Et le vieux ? »
« Malika et lui se sont jamais entendus. Elle n’aime pas ses blagues sournoisement racistes, sa façon d’être, ses sous-entendus sur son ascension sociale… Ça n’a jamais collé entre eux, alors j’évite autant que possible de les mettre en présence. Il ne s’en formalisera pas, t’inquiète. »
Virgile accompagne son frère jusqu’à la porte du cours de danse, deux rues plus loin. « Elena Dumitru – danse classique – danses de salon – enfants et adultes ». Il n’a plus revu sa nièce depuis sa première enfance et reste un instant stupide devant son éclatante beauté. Elle paraît bien plus mûre que son âge. Tout en examinant avec une curiosité presque déplaisante cet oncle à la notoriété équivoque, Rachel se plaint de sa professeur de danse, qui selon elle la prépare mal au concours à cause de son conservatisme. « Mais c’est impossible de trouver un bon prof de n’importe quelle discipline dans une aussi petite ville, » ajoute-t-elle en souriant à Virgile. « Je suppose que c’est à Paris que vous avez étudié la comédie, pas ici. »
« Eh bien j’ai pourtant commencé au conservatoire d’Ostremont. C’est d’ailleurs un bon souvenir. Mais on pourrait se tutoyer, non ? On est de la même famille, quand même… »
« Rachel a été bien élevée par son père, elle vouvoie les personnes âgées, » ricane Achille. Il piétine sur place, jette des regards de tous côtés comme s’il attendait l’arrivée d’un tiers. Rachel semble pressée, elle aussi.
« D’accord tonton, j’essaierai de m’en rappeler, » dit-elle en tendant la joue à Virgile, qui marque une hésitation avant d’embrasser cette chair mate, comme étrangère. Il la regarde s’éloigner au côté de son père, qu’elle dépasse déjà de quelques centimètres. Le crâne clairsemé d’Achille lui fait vaguement pitié. Comment a-t-il pu concevoir une fille aussi magnifique ? Virgile peine à se rappeler le visage de Malika, tout au plus se souvient-il de traits nerveux, un peu durs, dont la vivacité pouvait séduire ou rebuter.
Il se réjouit de ne reconnaître personne en errant au hasard. C’est toujours le même flux de parents arc-boutés derrière les poussettes, de retraités immobilisés dans une conversation interminable, de jeunes gens en quête de rencontres… L’air satisfait ou absent, on accomplit sans hâte, en esquivant les quelques mendiants affalés sur les trottoirs, les rituels du samedi, parce qu’il n’y a sans doute rien de plus intéressant à faire avant la léthargie dominicale. Parfois on tombe sur une connaissance : « Tiens, X… » La moitié de la ville se livre aux mêmes déambulations le samedi, mais il semble incongru et embarrassant de rencontrer un collègue de bureau ou d’atelier, comme si chacun menait, en dehors des heures de travail, une vie déshonorante qu’il valait mieux dissimuler. La gêne redouble quand il faut présenter le conjoint et les enfants, donner des indications sur la profession de l’un et le parcours scolaire des autres. On se sépare enfin, après avoir évoqué avec tiédeur la possibilité d’un dîner, dans un futur indéfini.
Virgile prend conscience que des regards s’arrêtent sur lui et que l’on chuchote à son passage en le désignant du doigt ou d’un coup de menton. Irrité, il accélère le pas en direction du pont de chemin de fer et de la maison paternelle. Malgré le poids des retrouvailles, il voudrait sentir renaître en lui la saveur de cet âge de l’existence, vite aboli, où aucune pièce de l’échiquier n’a encore été sacrifiée, où toutes les routes restent ouvertes. Après tout, c’est dans cette ville mesquine que la vie lui avait fait sa promesse mystérieuse. Quand il l’avait quittée pour courir sa chance, il n’était déjà plus qu’un lutteur à la volonté tendue comme un arc. Aujourd’hui, sous la pluie de novembre, il voudrait ressaisir la fraîche confiance de jadis autrement que par un effort de mémoire ; peut-être suffirait-il que… Virgile s’arrête un instant, essaie de renouer le fil de ses réflexions, mais doit bientôt s’avouer impuissant. D’ailleurs la persévérance n’est pas sa meilleure qualité. Cependant l’impression fugitive de s’être approché d’une révélation est, à elle seule, un réconfort.
Au-delà du pont ferroviaire, en face de la Petite Cité, s’étale une zone de friches industrielles et d’habitat disparate qui avait jusque tard dans le XXe siècle conservé quelques fermes et leurs animaux. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare d’entendre chanter un coq ou d’entrevoir des cages à lapins au fond d’un jardinet. Dans l’enfance de Virgile, les émanations d’une huilerie saturaient le quartier d’une odeur fade, mais l’usine a depuis longtemps fermé ses portes et ne subsistent plus qu’une haute cheminée de brique et des rails incrustés dans la chaussée, sur lesquels cahotaient les wagons chargés de graines ou de tourteaux. La demeure de l’industriel, une grosse villa blanche ceinte de pelouses et de thuyas, a été transformée en cabinet médical pluridisciplinaire. Ses allures aristocratiques tranchent sur la modestie des constructions environnantes. Elle semble avoir aspiré toute la richesse du quartier, sucé toute forme de prospérité à un kilomètre à la ronde. D’ailleurs les patients franchissent son porche en baissant la tête, comme subjugués par le pouvoir médical et son dynamisme financier.
Virgile retient son souffle en apercevant, perdue depuis toujours au milieu d’un espace revêche peuplé d’orties et de détritus, la masse gris-verdâtre du bunker. Cette casemate de béton et d’acier avait été construite juste avant la guerre pour abriter la population lors des bombardements. « Défense passive – Ici nous prenons soin de vous », est-il inscrit en demi-cercle au-dessus de l’entrée. Cette annonce moulée dans le béton armé a toujours paru de mauvais augure à Virgile ; enfant, c’était pour lui une promesse d’ogre. La porte blindée, couverte de tags et de graffitis obscènes, ne pouvait ouvrir que sur l’enfer. Il se rendait parfois dans ce secteur déshérité pour jouer avec des copains sur un terrain de foot grossièrement délimité, où on pouvait improviser un match sans se faire engueuler par un gardien quelconque. Les gars du coin montraient volontiers aux « étrangers » tels que Virgile le blockhaus, qui leur inspirait un sentiment de fierté absurde, tenant peut-être à son lien avec la guerre, cette aventure virile qu’ils espéraient connaître un jour. Ce mot même, « blockhaus », qu’ils n’auraient pas su écrire, les séduisait par sa brutalité exotique.
Le vestige guerrier se dresse sur un triangle de terre boueuse entouré de palissades métalliques, sur lesquelles sont apposées des pancartes annonçant la démolition prochaine de toute cette laideur et l’identité des entreprises chargées d’y procéder. À l’intérieur de ce périmètre ont été installées deux baraques de chantier et des toilettes mobiles. Un panneau de quatre mètres sur trois proclame la naissance prochaine de la résidence Beauséjour, trente-six lots du T1 au T4 éligibles à la défiscalisation. Il y aura des baies vitrées, des loggias, des caméras de vidéosurveillance, un visiophone, un patio avec des pas japonais, du gardiennage par maître-chien. Le nez en l’air, Virgile longe lentement la barrière de tôle ondulée, en se demandant qui achètera ces logements à l’écart de tout ce qui fait le relatif agrément de la ville. Le bunker, le terrain vague lui semblent avoir rétréci depuis l’époque où Ostremont était encore, pour lui et les autres gamins, le centre de l’univers. Bientôt cette verrue de béton armé sera donc arasée. En face, de l’autre côté du carrefour, le cinéma Rex a déjà cédé la place à une enseigne de bricolage. On allait y voir des films de kung-fu ou des westerns spaghettis dans une atmosphère étouffante de laine humide l’hiver, de T-shirts de coton trempés de sueur l’été. Le Rex avait succombé après une brève tentative de reconversion dans le porno. Le soir, le quartier n’était plus animé que par quelques loubards qui, à l’âge adulte, se transformaient en traîne-savates, rivés à jamais à ces rues mornes, ou disparaissaient sans que personne s’en inquiète, comme s’ils avaient honte de vieillir, de perdre cette jeunesse qui était leur seul atout, et partaient cacher leur misère on ne savait où, telles des bêtes à l’approche de la mort.
Virgile s’était lui aussi éloigné pour ne plus revenir. Aujourd’hui il s’aperçoit que des édifices transcendant ce minable paysage urbain – une chapelle dédiée à un saint local, un dispensaire à l’abandon – n’avaient pas marqué sa jeune mémoire, captivée par ce blockhaus dont on disait qu’il était piégé, rempli de grenades non explosées, de rats, de squelettes, de fantômes, d’un tas de choses destinées à faire peur aux enfants mais qui, en vérité, les ensorcelaient. Virgile repense à la pénible entrevue avec son frère ; comme il avait l’air vieilli, et surtout plein de fiel et de vinaigre ! Ses mains agitées de soubresauts, son regard habité par la sombre délectation de reconnaître partout, en particulier dans le miroir de la toilette du matin, l’horreur de l’espèce humaine… Les coups de téléphone des semaines précédentes avaient donné le ton : Achille parlait à son frère comme à un méprisable déserteur, qui s’était enfui au loin pour ne pas avoir à porter sa part du fardeau. « Toi t’as la belle vie, t’as la belle vie, la belle vie sans soucis, » répétait-il sans fin, en ajoutant des allusions vénéneuses à son statut de célibataire sans enfants, autre forme de désertion à ses yeux. Au début, Virgile avait commis l’erreur de tenter de se défendre ; après tout, c’était le choix de son frère de rester à Ostremont, d’y devenir une sorte de semi-notable, conseiller municipal d’opposition. Et puis la précarité de son métier de comédien, les tournées interminables, les fins de mois tombant le 15, tout cela n’incitait pas à fonder une famille, d’autant qu’il ne rencontrait guère que des femmes de son milieu, à la carrière tout aussi instable et peu rémunératrice que la sienne. Mais Achille n’écoutait rien, obnubilé qu’il était par l’ouverture du chantier et la menace qui pesait maintenant, selon lui, sur sa vie à la fois peu satisfaisante et si laborieusement construite.
Virgile s’était finalement décidé à revenir pour une ou deux semaines, afin de manifester son soutien à Achille et de renouer par la même occasion avec un vieillard qui pouvait maintenant disparaître du jour au lendemain et envers lequel, tout compte fait, il n’avait pas d’animosité foncière. Une période de chômage prolongée était l’autre raison de son retour. Vivre chez son père lui permettrait quelques économies, et peut-être pourrait-il même lui emprunter de quoi tenir jusqu’à son prochain engagement, toujours hypothétique. Ce ne serait en somme qu’une forme d’avance sur héritage. Ce genre de calculs était à ce point devenu chez lui une habitude qu’il n’en ressentait aucune gêne, et d’ailleurs lui-même venait volontiers en aide à des camarades dans le besoin quand il était en fonds, ce qui, à vrai dire, ne lui arrivait pas souvent. Un tel mélange d’insouciance matérielle et d’opportunisme l’habitait depuis sa jeunesse parisienne, quand il fréquentait de préférence des amis plus ou moins aisés, susceptibles de lui fournir un logement temporaire ou un boulot d’appoint. C’était une sorte de communisme instinctif, sans aucune revendication politico-sociale dans son cas. Il lui suffisait de régler les problèmes d’intendance au jour le jour, et même si cette confiance dans le lendemain s’était émoussée à la quarantaine, une certaine paresse psychologique l’empêchait de trop se soucier de l’avenir. Quand l’ombre de la pauvreté grandissait, il s’efforçait un instant de réfléchir à un moyen de l’écarter une bonne fois pour toutes, mais bientôt il souriait mystérieusement, comme si un dieu inconnu veillait sur lui, et il croyait alors entendre une voix familière lui murmurer de ne pas s’inquiéter des spectres qui l’entouraient. Jusqu’à présent, toujours une solution était apparue quand il avait épuisé ses droits au chômage. Il rencontrait par hasard une ex-compagne du milieu du spectacle, qui lui procurait à travers toute une chaîne de relations un petit rôle dans une série télé, une vague connaissance lui demandait de le remplacer pour enseigner à des apprentis comédiens dans un cours privé, bref une lueur finissait toujours par pointer dans le ciel le plus sombre, comme si des forces occultes conspiraient pour lui redonner espoir. Il redoutait seulement de lasser la chance et d’aboutir un jour à une catastrophe irrémédiable, châtiment pour s’en être remis avec trop d’insouciance à sa bonne étoile, à cette protection surnaturelle dont il semblait bénéficier.
En s’éloignant du blockhaus, Virgile croise un homme dont les traits lourds et affaissés retiennent son attention. L’inconnu le dévisage lui aussi, d’un air hostile et inquiet, semble hésiter à s’arrêter puis allonge le pas en fixant l’horizon. C’est un ancien copain de collège, que l’on surnommait Tarzan en raison de sa force physique et de sa crinière brune, désormais réduite à une queue de rat albinos. Comment avait-il pu s’user aussi vite, lui qui était le lion de la classe de troisième ? Virgile, atterré, se demande s’il est, lui aussi, déjà abîmé à ce point. Il tente de se rassurer en se disant que Tarzan s’est laissé engluer dans une vie toxique, tissée de frustration et de malbouffe, sans avoir jamais trouvé sa Jane, et qu’une telle déchéance précoce ne saurait le concerner, lui qui mène une existence chaotique mais riche en expériences et en rencontres. « Non, ce n’est pas possible, » marmonne-t-il. Pourtant une vague tristesse le poursuivra jusqu’au repas du soir, durant lequel il boira plus que de raison et se montrera presque désobligeant envers le plat de pâtes au jambon préparé tant bien que mal par son père.