Si vous m’aviez vu arriver ce jour-là, hors d’haleine et échevelé, à la mairie du XIVe arrondissement, vous auriez souri. On avait marié un autre couple en m’attendant, et le maître de cérémonie (je ne sais comment désigner plus précisément l’employé municipal qui réglait, sur le perron de la mairie, le ballet des cortèges nuptiaux, nombreux en cette fin radieuse du mois d’août) m’a sèchement fait observer qu’il aurait très bien pu ajourner la nôtre :
— Des mariages, on en a toute une série aujourd’hui. Le vôtre n’a rien de spécial, sauf pour vous, évidemment.
Je me suis confondu en excuses sans pouvoir m’empêcher de rire. C’est que j’étais heureux, bien sûr, mais aussi comme soulevé hors de moi-même par la portée de cet événement. Depuis des semaines, je me démenais en tous sens pour le préparer, à la fois euphorique et pris de vertige à la perspective de poser un acte aussi crucial. Par exemple, le choix du costume m’avait occupé deux après-midis entiers. Les faiseurs les plus réputés échouaient à me transformer en marié élégant : toujours une épaule tombait, une manche recouvrait le dos de la main tandis que l’autre s’arrêtait au-dessus du poignet, le pantalon flottait sous mon arrière-train tel un drapeau dans la brise molle. En définitive, quelle que soit la qualité du tissu, j’avais l’air d’un cadre commercial de seconde zone, voire d’un de ces margoulins qui écument les immeubles populaires pour placer des contrats d’assurance exorbitants ou des produits d’épargne retraite. Pourtant je ne suis en rien contrefait, au contraire, mais il semble que le prêt-à-porter ne soit pas pour moi. Mes moyens financiers ne me permettant pas le sur mesure, j’ai fini par me rabattre, de guerre lasse, sur un costume gris à effet moiré qui me paraissait approprié pour une telle occasion, solennelle et festive. Avec le temps, mes goûts se sont affinés. Je me rends compte aujourd’hui avec tristesse que mon accoutrement, complété par des souliers pointus et une chemise blanche à col en pelle à tarte, conformément à une certaine mode de l’époque, était en réalité à peine digne de ces gigolos qui faisaient danser les rombières à la Coupole, dans ce quartier de Montparnasse devenu le fantôme de ce qu’il était encore dans ma jeunesse. On dit souvent que le temps d’apprendre à vivre, il faut déjà mourir, mais doit-on en conclure que cet apprentissage est vain et dérisoire ? Sur ce sujet comme sur tant d’autres, je n’ai, malheureusement, pas de lumières particulières. Quoi qu’il en soit, ma vie, semée de péripéties souvent contrariantes et inattendues, semble avoir été régie par le hasard, qui a plus ou moins bien fait les choses, en général de façon discutable à mon avis. Mais pas question de sombrer dans l’amertume. La maladie, qui m’a épargné jusqu’à présent, parviendrait-elle à briser une confiance tranquille que rien ne saurait justifier ? Elle peut à l’évidence nous avilir, nous précipiter dans un abîme de misère au point de nous conduire à invoquer la mort ou même l’enfer ; pourtant, si un tel malheur devait m’écraser, il me semble qu’un atome de jubilation subsisterait en moi, envers et contre tout.
Pour en revenir à mon mariage, je ne garde que peu de souvenirs de la cérémonie proprement dite. La mâchoire bétonnée d’André, le père de Sophie, dont j’aurai beaucoup à reparler, la joie pudique de mon témoin, Bernard, endimanché dans le style campagnard, la mine renfrognée de Claire, convaincue que sa grande amie s’engageait dans une union désastreuse avec un pas-grand-chose, le sourire plein de dents de Marie-Claude, disciple et compagne habituelle d’André… Toutes ces minces réminiscences font pâle figure auprès de l’image de Sophie en tailleur bleu pastel, coiffée d’un chapeau aérien qui lui donnait à mes yeux, je ne saurais trop dire pourquoi, l’allure d’une Anglaise. Mon retard l’avait alarmée, elle aussi ; ses joues avaient rosi sous l’effet des remarques acerbes de son père. Bernard me rapporta plus tard qu’elle m’avait bravement défendu, comme elle devait encore le faire bien des fois par la suite.
Nous nous dirigeâmes donc dans la précipitation vers la salle des mariages. André marchait au côté de ma mère, mais il était trop mécontent et autocentré pour avoir la galanterie de lui offrir son bras. Contre tous les usages, Claire monopolisait ma promise, afin je crois d’échapper à Bernard qui semblait positivement lui faire peur, à cause peut-être de sa moustache gendarmesque et de son bon gros rire, si éloignés des canons masculins des milieux qu’elle fréquentait. Si j’avais choisi Bernard pour témoin, ce n’était pas par provocation, loin de là, comme André a paru le croire. Il m’a montré, au long de notre amitié, à quel point la noblesse ne dépend pas de la naissance ou même de l’éducation ; c’est sa signature que je voulais voir figurer auprès de la mienne sur les registres de l’état civil. Il l’apposa avec le plus grand sérieux, en fronçant un peu le sourcil, conscient lui aussi de la gravité de l’instant. Je l’ai dit, absorbé comme je l’étais par toutes sortes de pensées disparates, je n’ai guère conservé de souvenirs de la cérémonie, d’ailleurs vite expédiée par l’adjoint au maire de permanence, mais l’image de mon ami Bernard, attendant son tour derrière Claire penchée sur le grand livre, tel un soldat prêt à faire tout son devoir, demeure gravée dans ma mémoire, peut-être parce qu’elle résume pour moi le meilleur de la fraternité humaine.
Cette journée marquait une rupture complète avec ma vie d’avant, non pas tant avec ce qu’on appelle la vie de garçon, expression un peu ridicule s’agissant d’un homme ayant passé la trentaine, qu’avec cette existence décousue qui avait été la mienne jusque-là. André m’a dit un jour que je manquais de structure. Sacré André. Dans son esprit, cela signifiait sans doute que je manquais de culture classique, d’opinions clairement ancrées, d’idées nettes sur les grands problèmes du monde, d’une formation universitaire couronnée par les meilleurs diplômes, ainsi que d’une carrière plus reluisante, moins terre-à-terre que celle de gérant d’un petit bar-brasserie. Ce qu’il savait de mon passé ne lui disait rien qui vaille et présageait mal de la suite. Comment lui donner tort ? En sa présence, je ne pouvais jamais m’empêcher d’adopter une attitude légèrement narquoise. « Eh oui Dédé, c’est la triste réalité ; aussi commun et insuffisant que je sois, je siphonne ton vin, je fais bombance à tes frais, j’ai mis le grappin sur ta fille unique, quand nous procréerons mes gènes défectueux seront mêlés aux tiens jusqu’à la fin de l’espèce humaine » : voilà ce qu’exprimaient, sous des dehors civils et même cordiaux, mes sourires et mes bavardages lors des rares déjeuners familiaux auxquels je fus convié.
Il n’y eut pas de célébration religieuse. Sophie et son père, bien que fiers de leur ascendance protestante, ne fréquentaient pas le temple, d’autant qu’André avait longtemps appartenu à une chapelle maoïste – ou trotskiste, je ne sais plus. De mon côté, un précédent mariage aussi juvénile qu’inconsidéré, promptement suivi d’un divorce kafkaïen, me fermait les portes de l’église. Nous nous sommes donc rendus directement, une fois l’union scellée devant le magistrat municipal, dans une brasserie prétentieuse proche de la gare ouvrant sur l’Atlantique. La mère de Sophie fit une apparition au moment de l’apéritif. Dépressive chronique, séparée d’André depuis la nuit des temps, elle n’avait pas trouvé la force de se présenter à la mairie et ne prendrait pas davantage part au repas de noces. Tout en elle – ses rides, son regard liquide, ses épaules effondrées, sa silhouette difforme – semblait couler vers le bas. Je l’observais avec un sentiment de malaise, voire de répugnance, alors qu’elle bredouillait d’incertains vœux de bonheur. Elle était comme la caricature affaissée et défaite de ma jeune épouse. Malgré mes efforts d’amabilité, je lui en voulais presque de son intrusion dans une journée dédiée à l’optimisme, à la confiance dans l’avenir. André, quant à lui, cachait mal son déplaisir devant ce vestige d’un passé dont il avait fait résolument table rase. Fantomatique, elle stationna quelques minutes dans le salon où se tenaient les festivités, à l’étage de la brasserie, tandis que nous parvenaient les éclats de voix, les rires sonores des buveurs de bière et des mangeurs de moules installés en terrasse. Sophie tenta encore une fois de la convaincre de participer aux agapes, mais une telle perspective semblait effrayer cette femme qui, sans doute, n’avait pu sortir de chez elle et se risquer dans le monde extérieur qu’au terme de laborieux préparatifs. Avec des prévenances maternelles, Sophie la raccompagna donc jusqu’à un taxi. Je ne devais plus jamais la revoir.
Nous nous sommes retrouvés à six, une coupe de champagne à la main, suant dans une pièce exiguë tapissée de velours rouge. Courageusement, Marie-Claude et Bernard s’attelèrent à décrisper l’atmosphère. La compagne d’André parlait trop fort en écarquillant les yeux. J’ai su plus tard qu’elle ambitionnait de s’installer un jour à demeure dans le magnifique appartement haussmannien d’André, et acceptait en attendant toutes les avanies et infidélités que lui faisait subir son idole. Sa jovialité de principe se fendillait parfois sous la poussée d’une angoisse diffuse. Quand elle risquait une plaisanterie ou exprimait un avis sur un sujet de société, elle guettait l’apparition, dans le regard du Maître, d’une ombre de réprobation. Sa phrase restait alors en suspens, et sa bouche se refermait lentement dans un visage soudain figé. Les beaux jours touchaient à leur fin, le ciel bleu virait au mauve crépusculaire… Sa vie devait prendre, quelques années plus tard, un tour dramatique. J’en parlerai peut-être ultérieurement ; le faire à ce moment m’entraînerait trop loin et j’ai déjà assez de mal à organiser de manière cohérente mon humble récit. Qu’il soit simplement dit ici que Marie-Claude, sous des dehors parfois exaspérants, était une excellente personne. À l’occasion de notre mariage, elle nous offrit une aquarelle d’une artiste des années folles représentant, assise sur un banc d’un parc parisien, une jeune fille aux traits à peine esquissés, dont la robe printanière semble mousser autour d’elle. Cette œuvre délicate veille sur moi aujourd’hui, tandis que j’écris ces lignes. Elle symbolise à mes yeux tout l’attrait de la première jeunesse, une forme de légèreté heureuse, la foi dans la valeur de la vie malgré tout…
Malgré quoi ? Faut-il s’attendre à ce qu’un père Noël nous couvre de cadeaux et de friandises ? Disons les choses en des termes plus cyniques et réalistes : doit-on espérer qu’un autre être humain viendra combler nos besoins affectifs, psychologiques et sexuels, le tout en fermant les yeux sur nos innombrables lacunes et faiblesses ?… Comme tant d’autres imbéciles, je me suis endormi dans ce genre de rêveries. La succession d’épisodes ambigus qui constitue la trame d’une vie humaine s’est bien sûr chargée de me réveiller, à grands coups de baffes et de désillusions. Cependant le souvenir de Sophie continue à briller dans le passé et même, d’une manière plus secrète et profonde, dans le futur, quel qu’il doive être. Je ne m’étais pas trompé en jetant mon dévolu sur elle, au point de la demander en mariage quelques mois seulement après lui avoir parlé pour la première fois ; je me suis trompé sur mon propre compte, et cela dure encore aujourd’hui, je le crains. Depuis toujours j’essaie de rectifier ma course, mais rien n’y fait et je tomberai sans doute dans la mort comme un fruit véreux tombe de l’arbre avant que d’être mûr, sans aucun profit pour personne. C’est d’ailleurs, il me semble, le lot de la plupart d’entre nous.
Cette fameuse aquarelle a survécu à une quinzaine de déménagements, et je n’ai gardé, hormis un livre, aucun autre objet lié à cette époque. La nostalgie n’est pas un poison à mon goût ; si je l’ai conservée envers et contre tout, c’est parce que, loin de m’assombrir, elle me réconforte dans ces périodes désolées, plutôt rares dans mon cas, où l’on se passerait bien de vivre. J’aurai au moins connu, fût-ce de manière fugitive, l’insouciance et la grâce qu’incarne à mes yeux la jeune femme vaporeuse dont la silhouette n’est qu’une ébauche, ce qui me permet de projeter sur elle toutes les lueurs de cette lanterne magique qu’est la mémoire d’un homme revenu de tout, sauf de la manie de rechercher une ligne directrice aux soubresauts de son existence. C’est là une tâche sans doute bien vaine, mais la tendance à l’introspection n’est-elle pas inhérente à l’être humain ? Ce qui demeure en tout cas à l’abri du doute, c’est que l’importance et la signification de certains événements de mes jeunes années ne se révèlent à moi qu’à travers un brouillard si long à se dissiper que j’en perds patience : faudra-t-il que tu meures centenaire, vieil abruti, pour y voir enfin clair ?
Pour en finir avec le jour glorieux de mon mariage avec Sophie, qu’il me soit permis d’ajouter que, nonobstant le peu d’entrain de certains participants, les nouveaux époux rayonnaient d’un bonheur extatique. Je contemple parfois une photo prise à la table des noces, où nous nous serrons l’un contre l’autre comme pour mieux nous préparer à affronter l’adversité. Dents éclatantes, regards pétillants, peau lisse et tendue, corps minces et toniques : soleils resplendissants de la jeunesse… Nous quittâmes Paris le lendemain, pour une lune de miel d’une semaine en Sicile. Sophie ne voulait pas délaisser trop longtemps ses activités universitaires, et de mon côté j’étais tenu par mes responsabilités de gérant de l’établissement où nous avions fait connaissance.
Car Sophie a d’abord été pour moi une cliente. Elle venait trois ou quatre fois par semaine à la brasserie, pour déjeuner d’une salade ou boire un café-crème avant de retourner en cours. Le plus souvent, son amie Claire l’accompagnait. Elles confrontaient leurs notes, débattaient d’un point obscur, riaient quelquefois comme des folles à l’évocation des ridicules d’un prof ou d’un autre étudiant. Leur table s’encombrait de livres et de blocs-notes. Je les observais, accoudé au comptoir, tendant l’oreille aussi discrètement que possible pour surprendre leurs paroles. Le visage de Sophie, d’ordinaire sérieux et même grave, s’allumait parfois d’une gaieté si vive qu’elle me faisait presque sursauter. Sa façon de manifester sa joie, la tête renversée en arrière, les paupières mi-closes, les incisives étincelant sous la lumière électrique, m’avait frappé avant même sa beauté. D’autres séduisantes jeunes filles, sans doute plus accessibles pour quelqu’un comme moi, peuplaient ce bar à l’ambiance décontractée. Pourquoi mon attention, et très vite ce qu’il faut bien appeler mon amour, se sont-ils portés sur Sophie, si concentrée sur ses travaux d’étudiante qu’elle semblait ne rien remarquer de son remuant entourage ? Il émanait d’elle une forme de supériorité morale ; je ne saurais mieux dire. Je la pressentais incapable d’une mesquinerie, imperméable à la médiocrité générale. Les rires sales, les remarques grossières de certains passants ou clients ne l’atteignaient pas.
C’est à l’occasion d’un incident stupide de la vie urbaine que j’ai commencé à exister aux yeux de Sophie. Un jeune type dépenaillé, peut-être drogué ou en voie de clochardisation, s’était approché de la table des deux amies pour leur demander de l’argent. Bien qu’ayant reçu quelques pièces, il insistait et s’enhardissait, jusqu’à oser une lamentable tentative de drague. Je suis alors intervenu, conformément à mon rôle de gardien de la quiétude de la clientèle :
— Ça suffit maintenant, laissez ces demoiselles tranquilles !
Un sordide échange verbal s’ensuivit entre le type et moi. Il finit par s’éloigner en lâchant des bordées d’insultes et de menaces que je traitai par le mépris.
— Je suis désolé pour cet incident, ça ne se reproduira plus, dis-je en me retournant vers les deux jeunes femmes, un sourire peu naturel aux lèvres. Puis-je vous offrir quelque chose ?
Elles déclinèrent ma proposition d’une seule voix, avec une netteté courtoise qui me refroidit immédiatement, sans me décourager cependant. Par mon intervention, j’étais sorti du néant. J’avais si l’on peut dire mis le pied dans la place, tout en sentant bien que Sophie n’était pas de ces étudiantes délurées qui constituaient une fraction notable de la clientèle des bars de Montparnasse. Elle et son amie formaient un îlot studieux dans une mer d’indolence. Chaque jour je guettais leur arrivée, et une tristesse nerveuse s’emparait de moi quand elles ne venaient pas, ou pire passaient devant mon établissement sans s’arrêter. Mais le plus souvent elles s’installaient près de l’entrée, à la table 5 que je leur réservais à l’étonnement de mon personnel. Soit dit sans me vanter, j’avais ma part de succès féminins, aidé en cela par ma fonction, qui m’amenait à entrer en contact avec une foule de personnes. Pourtant une timidité inhabituelle me retenait de venir leur parler, et je me contentais de leur sourire et de les saluer de loin, au risque de passer pour un benêt. J’ai appris par la suite que Claire m’avait surnommé « Fernandel » : à cette époque, je lissais mes cheveux en arrière avec un soupçon de brillantine, un peu comme cet acteur dont une vieille photo, parmi d’autres du studio Harcourt, surplombait les bouteilles d’alcools forts et d’apéritifs. La malveillance et la nocivité des amis d’une femme que l’on courtise n’ont pas d’équivalent ; des soupirants non déclarés se réveillent en sursaut, la meilleure copine craint de voir lui échapper celle qui la sauve de sa solitude affective… Tous deviennent, derrière leur amabilité de façade, vos ennemis sans pitié, s’acharnant à dresser les obstacles les plus perfides à votre bonheur.
Courtiser n’est peut-être pas le verbe adéquat concernant les débuts de mes relations avec Sophie. Comme je l’ai dit, sa réserve me paralysait, moi qui n’avais pas pour coutume de tergiverser en de telles circonstances. Je me trouvais soudain vieux, moche, commun, lourd, aussi démuni qu’un valet de ferme devant une châtelaine… La brasserie que je dirigeais n’était pas dénuée d’un charme suranné, mais tout en elle me semblait maintenant vulgaire, son percolateur trop bruyant, son appareil à croque-monsieur puant le gruyère carbonisé, ses objets publicitaires aux couleurs d’un fabricant de pastis, et par-dessus tout ces portraits de vedettes des années quarante ou cinquante… J’aurais voulu recevoir les deux clientes qui m’obsédaient dans un lieu élégant sans être snob, chaleureux sans être assoupi. De temps à autre, en passant comme par hasard près de la table 5 pour arranger un rideau, je risquais un mot sur la température ou les précipitations, d’une voix mal assurée qui me désolait. Claire prenait acte de mes observations météorologiques de façon lapidaire. Parfois Sophie esquissait un sourire indéfinissable, sans lever les yeux sur moi. Face à un tel mur, l’attitude raisonnable eût été de renoncer. Mais dans ce domaine comme dans tous les autres, abdiquer me répugne, et puis il me semblait impossible, j’ignore pourquoi, que cette jeune femme dont la seule vue m’attristait et me bouleversait puisse demeurer à jamais une étrangère pour moi. Souvent nos actes les plus décisifs, ceux qui fondent notre destinée, sont inspirés par de telles croyances, reposant sur une simple intuition, pour ne pas dire une fantasmagorie. On se persuade d’avoir une vocation artistique, d’être apte à élever des enfants, ou d’être une nullité. Il suffit parfois de l’oracle d’un adulte, entendu dans la prime enfance, pour vous jeter dans une voie, bonne ou mauvaise, que vous n’avez pas choisie en conscience.
Quant à moi, je flottais à cette époque comme un bouchon sur le fleuve de la vie. Que l’on me pardonne cette image inepte, bien digne d’un cafetier. Cette profession m’était venue par la lecture d’une annonce, alors que j’avais travaillé depuis ma démobilisation pour un commissaire-priseur, une compagnie d’assurances puis une agence immobilière. Des études de droit inachevées ne me permettaient pas d’envisager de rejoindre le barreau à la suite de mon défunt père. D’ailleurs le métier d’avocat ne me tentait pas ; je préférais de loin, tout bien pesé, le troquet à la chicane. Ma vie privée suivait le même cours erratique, sur lequel je n’ai pas envie de m’épancher ici. Il me suffira de dire que la fin des années soixante et le commencement des années soixante-dix étaient propices aux aventures sans lendemain. Mon gourbi collé au boulevard Jourdan abritait des amourettes aigres-douces, et surtout une solitude qui ne m’affligeait nullement. Souvent le dimanche je passais voir ma mère dans l’appartement de mon enfance, où les murs de ma chambre étaient encore tapissés de posters de dieux fugaces du stade et du microsillon. Elle m’accueillait avec une sollicitude inquiète, craignant toujours que je lui annonce Dieu sait quel désastre. Mon départ pour l’Algérie, une dizaine d’années plus tôt, l’avait traumatisée. Lassé par des études assommantes, j’avais révoqué mon sursis après une altercation avec un prof de droit civil à tête d’iguane qui me prenait systématiquement pour cible. Au début du cours, ses yeux jaunâtres roulaient dans leurs orbites chassieuses, à la recherche de ma grande carcasse au fond de l’amphi. Quand il m’avait repéré, la peau de son goitre tremblotait d’excitation, et il déglutissait un : « Tiens, vous êtes encore là ? Quelle obstination ! » ou autre perfidie du même tonneau. Je n’ai jamais su au juste pourquoi il m’avait ainsi pris en grippe. Les autres étudiants, soulagés que la foudre s’abatte ailleurs que sur eux, ne comprenaient pas non plus et compatissaient mollement. Il y a des êtres qui semblent placés sur votre route à seule fin de vous en faire dévier. Un jour, dans un couloir de la fac, j’ai bousculé plus ou moins volontairement mon persécuteur, jusqu’à répandre sur le dallage le fatras ronéotypé qu’il transportait dans une sacoche en peau de porc. D’abord tétanisé de stupeur, il m’a menacé de toutes les sanctions administratives, judiciaires et universitaires possibles. Il n’en revenait pas que l’on ose porter la main sur lui, doyen de la faculté, chevalier de la légion d’honneur. C’était un indice supplémentaire du déclin de la civilisation. J’ai quitté les lieux sans retour après lui avoir adressé un geste laid, heureux d’en finir avec cette ambiance débilitante.
De l’autre côté de la Méditerranée m’attendait une aventure douteuse. En cette saison de ma vie où nulle orientation claire ne se dessinait, m’exposer au grand vent de l’Histoire, fût-ce à une misérable échelle, pouvait me séduire. Je crois que j’attendais bêtement un signe du destin, peut-être une rencontre décisive. L’armée me prenait en main, m’habillait et m’équipait, me transportait, m’entraînait, me nourrissait, me logeait, tout cela assez mal il est vrai, mais la route était toute tracée. Qui plus est je bénéficiais d’un grade, d’un statut d’officier qui me faisait bomber le torse. Fierté puérile dont j’ai un peu honte aujourd’hui, mais de quoi peut-on être fier sans tomber dans le ridicule ? Quand je repense à cette époque, l’ironie le dispute à la consternation. J’ai vécu sur place la fin de ce que l’on appelait les « événements d’Algérie » dans une navrante inconscience. Je n’ajouterai pas ici mes pauvres réflexions rétrospectives à la montagne des analyses et des témoignages qui ont été produits par des gens plus autorisés que moi. Au service des essences, nous n’étions pas en première ligne. Certes, j’aurais pu sauter sur une mine au hasard d’un convoi, ou être déchiqueté par une bombe artisanale alors que je sirotais un café en terrasse, mais je croyais encore que la mort était un phénomène qui ne saurait me concerner et je ne m’inquiétais de rien. J’ai traversé cette guerre sans chercher à comprendre, et me voilà à raconter une tout autre histoire – sans majuscule celle-là, plus intime, peut-être tout aussi profonde malgré son insignifiance. Pour clore ce sujet, disons simplement que ma participation aux opérations militaires, de surcroît en tant qu’officier du contingent ayant révoqué son sursis, m’a valu par la suite l’étonnement des gens bienveillants (« Comment, un homme comme vous ? ») et la condamnation des autres. Aujourd’hui encore, on me soupçonne parfois, bien à tort, d’avoir commis des atrocités ou appartenu à une organisation terroriste. Je me fais donc secret, car j’ai déjà perdu trop de temps à essayer de me justifier auprès de procureurs en pantoufles. J’ai été un jeune homme léger ; j’en ai payé le prix et les années m’ont mis du plomb dans la tête, jusqu’à incliner mon front vers le sol.